—«Non,» répondit vivement la jeune fille, «mais je l'ai compris... Elle n'y est, cependant, pour rien. Le cheval est excellent, et la preuve, papa va sans doute, me l'acheter...»

—«Vous croyez vraiment qu'elle est peinée?» insista-t-il.

—«Oui,» fit-elle, «allez lui parler... Vous le lui devez...»

—«J'y vais,» répondit-il. Et, faisant exécuter un demi-tour à son cheval, il vint se placer auprès de Hilda. Puis, à mi-voix: «J'ai été vif avec vous, miss Campbell. Je suis prêt à vous en demander pardon. Mais il est nécessaire que nous nous entendions une fois pour toutes... Est-ce la paix ou la guerre que vous voulez?»

—«La guerre?...» répéta Hilda, que cette inattendue demande achevait de bouleverser.

—«Oui, la guerre,» reprit Maligny. «Vous ne me ferez pas croire, à moi qui vous connais, que c'est comme marchande que vous avez présenté ce cheval»—et il montra, de la pointe de son fouet de chasse, la monture de Corbin, lequel s'était écarté avec une horreur à peine dissimulée—«à Mlle d'Albiac, que vous ne connaissiez pas. Vous l'avez vue galoper avec moi. Peut-être vous a-t-on dit que je voulais l'épouser. Si cela me convient, j'entends le faire sans avoir à déjouer vos calculs...» Son regard et sa voix soulignèrent cette phrase. «Je tiens à le savoir, puisque vous allez, sans doute, vous rencontrer quelquefois, sous le prétexte de cette vente du cheval...»

—«...Si je lui parlerai de vous et ce que je lui dirai? Ne continuez pas, monsieur de Maligny,» interrompit Hilda Campbell avec une indignation qu'elle non plu ne pouvait dissimuler. «Je n'ai pas mérité que vous me parliez de la sorte. Je n'ai jamais rien fait qui pût vous gêner dans votre vie. Je ne ferai jamais rien... Mais laissez-moi, parce que mes forces ont des limites, et on nous regarde...»

Ces mots devaient être sa seule plainte contre un interrogatoire si injuste, et commencé sur un ton d'ironie qui en aggravait encore l'âpreté. Elle les prononça en donnant un coup de talon à son cheval, qui partit au petit galop. John Corbin s'élança derrière elle. Ce double départ ne fut remarqué que par Maligny, qui demeura, malgré son sang-froid, décontenancé de cette réponse, et par Louise d'Albiac, devant laquelle l'énigme des rapports entre le jeune homme et l'écuyère, dissipée un instant, se posa derechef. Ils n'eurent le temps, ni elle de le questionner, ni lui de faire appel à son «fabulisme» slave pour inventer une explication. Un crochet inattendu avait rapproché le cerf. Le maître d'équipage reprenait le galop, suivi par tous les assistants. Les deux jeunes gens firent comme les autres, et il ne resta plus personne dans la clairière qui avait servi de théâtre à cette scène,—presque la dernière de ce roman d'amour,—jouée dans cette paisible forêt, parmi le va-et-vient de la poursuite, les fanfares et les aboiements. Hilda, elle, était partie dans une allée parallèle à celle où s'engageait le gros des chasseurs. Elle y galopait, maintenant, seule, car la présence de John Corbin, qui la suivait à une petite distance, ne pouvait pas compter pour une compagnie. Il continuait à respecter, par son silence, une douleur dont il connaissait trop l'intensité passionnée pour ne pas redouter un suprême éclat. Comment l'empêcher? Quel éclat? Quelle démarche la dédaignée pouvait-elle encore tenter, alors qu'elle était venue à cette chasse contre toute sagesse, contre toute dignité, et qu'elle avait eu ces scènes successives avec Mme Tournade, Mlle d'Albiac et Jules? Elle avait pu parler librement à ses deux rivales et au jeune homme. Quelle espérance gardait-elle? N'avait-elle pas reçu assez d'affronts et de la brutale veuve et du féroce Maligny? Pourquoi ne s'était-elle pas rangée à son conseil, qu'il n'osait pourtant pas lui renouveler à cette minute: celui de regagner Paris tout de suite? Que méditait-elle? Que voulait-elle? Pourquoi cette fuite affolée et qui n'était pas une retraite, puisqu'elle continuait à errer dans la forêt, avec le risque, avec la certitude de rencontrer les chasseurs? Ces fanfares, toutes voisines, en témoignaient trop, et trop ces aboiements des chiens... Hélas! la misérable enfant ne méditait rien. Cette dernière méconnaissance de son cœur par celui qu'elle aimait, après qu'elle venait, elle, de parler comme elle avait fait à Louise d'Albiac,—cette preuve nouvelle et si simplement indiscutable de son manque absolu de pitié vis-à-vis d'elle l'accablait, la terrassait, la brisait... Et puis, une jalousie plus forte que sa générosité grandissait en elle. «Peut-être vous a-t-on dit que je voulais l'épouser... Si cela me convenait, j'entends le faire...» Ces mots prononcés par cette même bouche qui lui avait dit: «Je vous aime,» lui avaient fait trop de chagrin à entendre. De voir Louise auprès de lui, souriante, attendrie, quel supplice! Ce sourire, cet attendrissement, c'était son œuvre, et elle ne pouvait pas supporter cela. Elle allait, emportée par la machinale allure de son cheval, la gorge serrée, le cœur serré, le cerveau serré, comme nouée, comme étouffée par ce chagrin qu'elle ne discutait plus, qu'elle ne formulait plus, qu'elle ne comprenait même plus. Elle avait mal, mal! Et elle allait... Elle ne voulait rien, non plus. Pas un instant, l'idée d'une vengeance possible n'effleura seulement son esprit. L'occasion lui en eût-elle été offerte qu'elle aurait refait aussitôt son geste magnanime de tout à l'heure. Elle eût donné Jules à Louise, pour qu'il fût heureux d'un noble bonheur. Même dans cette crise de suprême désespoir, elle ne regrettait pas d'avoir été généreuse. Seulement, elle ne pouvait se retenir de prononcer tout bas cet «à quoi bon?» des immolations inutiles. Elle venait de découvrir dans le caractère de Maligny des côtés si imprévus pour elle, si douloureusement inattendus, qu'elle ne voyait plus les autres. Il lui apparaissait comme un personnage par trop différent de celui qu'elle avait tant chéri. C'était un déplacement subit et total du plan de sa pensée, qui lui donnait l'impression d'une sorte de vertige. Elle méprisait cet homme à jamais, maintenant, et elle continuait d'en être si passionnément jalouse que l'excès de la peine lui faisait se répéter de nouveau. «Ah! c'est trop souffrir! C'est trop! C'est trop!...» C'est dans des instants pareils, et quand le besoin de se débarrasser de l'intolérable douleur possède toute l'âme, que l'idée du suicide apparaît avec une force et une soudaineté également déconcertantes. L'idée?... Non. L'âme n'a plus assez de lucidité pour regarder en face un projet, même celui-là. Mais, qu'une circonstance se présente qui lui fasse entrevoir une possibilité d'en finir, elle s'y précipite, de même qu'un homme, tordu par les spasmes du tétanos, s'élance par une fenêtre ouverte,—irrésistiblement, presque inconsciemment... Hilda continuait d'aller droit devant elle, quand, tout à coup, un bond de sa monture la réveilla, malgré elle, de cet hypnotisme. Le cheval venait d'apercevoir le cerf qui arrivait, à corps perdu, par une allée transversale, suivi de la meute. De blond qu'il était, il paraissait noir, dans l'épuisement de sa fatigue. A bout de souffle, il tentait un dernier effort... Avec la rapidité de l'éclair, une image se peignit dans le souvenir de Hilda: celle d'un chasseur qui avait été, l'année auparavant, renversé de son cheval par un animal traqué de la sorte[2]. Et voici que John Corbin la vit, sans comprendre à quelle intention elle obéissait, retenir, devant l'entrée de l'allée, son cheval épouvanté, ce cheval se débattre sous la pression du mors et de la jambe, et essayer de tourner sur place... La jeune fille le maintient. Toute son adresse d'écuyère s'emploie à le placer de telle façon qu'elle et lui fassent une barrière que le cerf devra franchir. Il arrive, ce cerf, la tête haute, la langue pendante. Il voit l'obstacle qui obstrue sa route. Nul moyen de s'échapper à droite ou à gauche. Ramassant ses forces, il bondit. Sa poitrine donne contre Hilda, qui roule à terre. Il roule sur elle et se relève pour fuir encore, tandis que la meute passe tout entière sur le corps de la jeune fille désarçonnée... La vue de son cheval, qui s'échappe avec la selle vide, arrêtera-t-elle les chasseurs, qui dévalent, maintenant, derrière les chiens? Corbin s'élance au-devant d'eux en criant. Les plus enrages continuent leur course, mais en galopant dans le bord de l'avenue opposée à celui où la jeune fille est étendue...

Etait-elle morte?... Le fidèle Corbin avait sauté de cheval. Agenouillé auprès d'elle, il lui tenait la tête. Elle avait les yeux clos. Une pâleur livide couvrait son visage. Il répétait: «Hilda!... Hilda!...» sans qu'elle donnât aucun signe qu'elle entendît cet appel. Un rassemblement s'était formé autour d'eux, où se trouvaient deux personnes pour qui ce terrible accident représentait, comme pour Corbin, tout autre chose qu'un hasard. La première était Mlle d'Albiac. L'autre Jules de Maligny; elle, partagée entre la pitié pour ce qu'elle voyait et l'épouvante de ce qu'elle comprenait,—et lui... Tandis qu'elle sautait à bas de son cheval, elle aussi, pour aider le pauvre Corbin, il n'osait pas s'avancer, lui, soudain foudroyé devant sa victime par le remords d'avoir été si infidèle et si dur envers cette tête charmante! Sa sensibilité, très instable, mais très vive aussi, s'émouvait d'une compassion qui décomposait ses traits, qui mettait dans ses yeux une terreur, dans sa voix un tremblement pour répéter: «Ah! mon Dieu! Pourvu qu'elle ne soit pas morte!» Il ne se souvenait plus qu'il y avait là, penchée sur Hilda évanouie, une jeune fille dont il rêvait, cinq minutes auparavant, de faire sa femme. Il ne pensait plus à Mme Tournade, et à ses millions, sans doute perdus. Son cœur ne battait plus que pour la blessée, qui, reprenant un peu ses sens, ouvrait les yeux. Elle regardait autour d'elle comme quelqu'un qui retrouve un demi-contact avec le monde extérieur. Elle aperçut Corbin et Louise d'Albiac penchés sur elle et elle essaya de parler,—puis le groupe des cavaliers et là-bas, au dernier rang, Maligny. Un cri involontaire s'échappa de sa bouche, et elle s'évanouit de nouveau. Corbin, qui avait suivi son regard, avait, lui aussi, reconnu Jules. Un rictus de férocité fit trembler ses lèvres, et impérieusement:

—«Soutenez-la, mademoiselle,» commanda-t-il, «moi, je vais chasser l'assassin. Oui, cet homme,» et il montrait l'autre de sa tête, «c'est à cause de lui qu'elle s'est tuée!»