On voit combien le naturel fait défaut à cette poésie élégante. Celle d'un autre poète, Millevoye, qui brilla quelques années après d'un doux éclat, se présenta avec moins d'apprêt. «La demeure abandonnée, Le bois détruit, Le poète mourant,» et surtout «La chute des feuilles» (1811), cette poésie qui suffira pour faire vivre le nom de son auteur, sont autant d'élégies aimables où l'émotion parle un langage d'autant plus touchant qu'il est plus simple.
En 1801, Baour-Lormian avait donné ses poésies Ossianiques. Elles furent accueillies par la faveur publique, et le futur empereur, qui ne ménagea pas ses récompenses à l'auteur, fut le premier à les lire et à apprécier le mérite avec lequel elles faisaient passer dans notre langue la poésie vaporeuse et sombre des Anglais.
C'est à cela que se borne l'expression de la mélancolie par la poésie, de 1789 à 1814. Encore dans ce petit nombre d'œuvres le mal que j'étudie se trahit-il à peine. Pour prendre sur le fait la mélancolie vraiment maladive, il faut arriver à des œuvres moins poétiques dans la forme, quoiqu'elles le fussent peut-être plus par le fond.
II
Mme de Staël.
Ce n'est pas, sans doute, par le côté mélancolique que Mme de Staël attire au premier abord l'attention. On loue plutôt en elle des qualités énergiques et quelque peu viriles. L'enthousiasme paraissait être l'état le plus habituel de son âme et le mot qui l'exprime revient fréquemment sous sa plume. Mme Le Brun, dans ses Souvenirs, la représente comme personnifiant en quelque sorte la muse de l'improvisation, et Gérard n'a pas cru s'écarter de la vérité en la peignant sous les traits de Corinne, l'Italienne inspirée. Elle a horreur de la solitude; elle recherche le monde, les triomphes que son esprit supérieur y remporte, l'impulsion nouvelle qu'il en reçoit; elle aime la gloire, aiguillon puissant pour le talent; enfin son cœur ne reste pas inactif.
Cependant on ne saurait nier qu'elle ait ressenti des atteintes de maladie morale. Elle nous apprend que le «fantôme de l'ennui l'a toujours poursuivie,» qu'elle est «dans son imagination, comme dans la tour d'Ugolin...» Et dans sa dernière maladie elle disait à Chateaubriand: «J'ai toujours été la même, vive et triste.»
On peut puiser, à cet égard, d'utiles éclaircissements dans ses préférences littéraires. Son premier ouvrage considérable sont ses Lettres sur le caractère et les écrits de Jean-Jacques Rousseau, qu'elle publiait à vingt-deux ans (1788). Leur lecture atteste que l'auteur a profondément pénétré son sujet. Elle analyse, par exemple, avec une finesse remarquable, la singulière disposition de Rousseau que j'ai rappelée, de ne pouvoir se passionner que pour des illusions. Mme de Staël ne se borne pas à comprendre Rousseau, elle l'admire. Dès son enfance, elle avait conçu pour lui, je répète le mot qui lui était cher, un enthousiasme ardent. C'était, avec Richardson, le seul écrivain dont elle emportât les ouvrages dans une retraite à Saint-Ouen, que lui imposait sa santé altérée par l'excès du travail; ce fut à lui qu'elle voulut consacrer son premier essai sérieux de composition. Le préambule en est solennel, mais c'est surtout dans la péroraison que l'auteur se livre à la déclamation, et l'hyperbole prodiguée dans l'éloge et dans la description de la sépulture de Rousseau, indique que Mme de Staël était devenue l'élève en même temps que l'admiratrice de Jean-Jacques.
En acquérant plus de maturité, la raison de Mme de Staël a corrigé ces excès, mais elle est demeurée fidèle à ses premières sympathies pour le genre mélancolique. Dans son ouvrage, publié en 1800, sur La littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, elle proclame qu'il y a deux littératures tout à fait distinctes: «celle qui vient du Midi, et celle qui descend du Nord, celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l'origine.» Elle range dans l'une les Grecs, les Latins, les Italiens, les Espagnols et les Français du siècle de Louis XIV; dans l'autre les ouvrages Anglais, les ouvrages Allemands, quelques écrits des Danois et des Suédois et un certain nombre d'ouvrages modernes. Or, la base de cette distinction c'est que la première de ces littératures recèle une sensibilité rêveuse et profonde qui n'appartient pas à la seconde. Mme de Staël, tout en reconnaissant qu'on ne peut décider de la supériorité de l'un ou l'autre des deux genres par elle indiqués, déclare que «toutes ses impressions, toutes ses idées la portent de préférence vers la littérature du Nord.» Et elle donne ainsi la raison de ce choix: «Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée... L'héroïsme de la morale, l'enthousiasme de l'éloquence, l'ambition de la gloire, donnent des jouissances surnaturelles, qui ne sont nécessaires qu'aux âmes à la fois exaltées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se mesure, de tout ce qui est passager, d'un terme enfin à quelque distance qu'on le place.» Enfin appliquant ces principes, dans son ouvrage sur l'Allemagne (1810), Mme de Staël paye à toute la littérature allemande et en particulier à Werther un large tribut de louanges.
Il serait facile sans doute de contester le mérite de la théorie que je viens de reproduire et qui divise en deux grandes parts toute la littérature. Dès l'apparition de l'ouvrage où elle était formulée, Mme de Staël, avait rencontré de puissants contradicteurs. Dans un article du Mercure, M. de Fontanes avait rompu une lance avec l'auteur. Il soutenait, avec raison, que les Grecs n'avaient été nullement étrangers à la mélancolie, qu'ils avaient parfaitement compris «la douleur rêveuse dans les impressions solitaires.» Enfin il rappelait que les poésies les plus tristes avaient été composées par un arabe il y avait plus de trois mille ans. Un antagoniste plus redoutable encore, M. de Chateaubriand, dans une réponse adressée à M. de Fontanes, ne dédaignait pas d'entrer en lice contre Mme de Staël, et même il le faisait avec des formes qui témoignaient de sa part plus de malice que de générosité. Il est vrai que Chateaubriand, comme Fontanes, tombait dans autre erreur en faisant de la mélancolie un attribut exclusif de la religion chrétienne. Mais n'insistons pas sur la valeur respective de ces thèses brillantes. La seule chose que j'aie voulu noter ici, c'est la tendance morale de Mme de Staël, envisagée comme critique littéraire.