Cette tendance ne s'accuse pas moins dans les ouvrages où elle a su créer à son tour. Dans un drame presque inconnu: Sophie, ou les sentiments secrets, œuvre de ses débuts, toute empreinte de la fausse sensibilité du temps, on voyait, au milieu d'un jardin anglais (c'en était alors la mode), près d'une urne entourée de cyprès, une jeune fille souffrant d'une tristesse précoce. Son premier roman (1802) nous offre une héroïne d'un caractère énergique et dont les troubles intimes ne proviennent que de la difficulté qu'elle éprouve à choisir entre plusieurs genres de sacrifices, mais qui n'en sent pas moins le fardeau de la vie: Delphine parle de «la fatigue d'exister.» Ce mot, un de ceux dont on a depuis tant abusé, avait alors une nouveauté relative. Dans Corinne (1807), c'est Oswald qui représente la maladie morale: Oswald, c'est-à-dire une nature inquiète, attristée, qui rappelle un personnage du roman de Caliste par Mme de Charrière. Du reste, bien que ce sombre insulaire n'occupe pas la première place dans le roman, et que la figure de Corinne y efface tout de son éclat, celle-ci ne laisse pas de subir son charme et c'est à lui qu'elle donne tout ce qu'elle peut donner d'un cœur où règne surtout l'amour de la gloire.
Ces peintures, il faut le reconnaître, étaient à peu près inoffensives. Mme de Staël a eu le malheur, un jour, de faire de son talent un plus funeste usage. Dans son traité de l'Influence des passions sur le bonheur des individus, elle a été assez mal inspirée pour écrire l'éloge du suicide. La date de cet ouvrage (1796), en nous reportant au souvenir des malheurs de notre patrie, pourrait atténuer dans quelque mesure la gravité de cette erreur, si Mme de Staël n'avait témoigné plus tard encore, dans l'Allemagne, une fâcheuse complaisance pour la doctrine du suicide. Mais il serait injuste d'appuyer sur cette faiblesse, puisque l'écrivain l'a désavouée de son mieux. Le souvenir en était toujours resté comme un remords dans sa conscience; elle a tenu à honneur de l'atténuer et elle s'est acquittée de ce soin en publiant, en 1812, des réflexions sur le suicide, où elle flétrissait l'abandon de la vie, du moins celui qui n'est pas commandé par le dévouement ou par la vertu.
Mme de Staël a donc connu par elle-même cette maladie du siècle qu'elle a définie «une maladie de l'imagination.» Élevée dans une société engouée de Rousseau, elle avait partagé à son sujet le délire général. Plus tard, les malheurs publics l'avaient atteinte. La Révolution, en bouleversant sa vie, y avait laissé un vide profond. Jamais elle n'avait pu se consoler de l'exil ni de sa demi-solitude de Coppet. Elle n'avait pu d'avantage s'accoutumer à la pensée des maux de la France livrée tour à tour à l'anarchie ou au despotisme. Enfin les littératures étrangères, avec lesquelles son exil l'avait rendue familière, avaient fourni à sa mélancolie un nouvel aliment. Ses défaillances d'ailleurs ont été courtes et bientôt suivies de retour à la pleine santé morale, et, sous quelques rapports, elle restera comme un modèle de l'indépendance et de la fermeté du caractère.
III
Le Groupe de Coppet
BARANTE.—SISMONDI.
On n'est point un esprit supérieur, on n'a point en soi une surabondance de force et de mouvement intellectuel, sans attirer, sans grouper près de soi d'autres intelligences moindres, mais qui peuvent être encore remarquables. Autour de Mme de Staël gravitaient quelques hommes qui vivaient de sa vie morale et en partageaient les souffrances.
Elle-même, a tracé le portrait de l'un deux, car cet Oswald, compagnon trop froid de l'éclatante Corinne, ne serait autre, d'après un juge compétent, qu'un des amis de Mme de Staël, M. de Barante. Or, on l'a vu plus haut, Oswald était triste et sombre. «La plus intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa maladie; des circonstances cruelles, des scrupules délicats aigrissaient encore ses regrets et l'imagination y mêlait ses fantômes. A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur... Rien ne lui causait un sentiment de plaisir pas même le bien qu'il faisait.» Il ne semble pas, d'ailleurs, que cette disposition amère ait eu chez M. de Barante une longue durée. Elle a dû céder à une vie active et favorisée par le succès.
Non loin de lui, dans la pénombre de Mme de Staël, on distingue la figure d'un autre écrivain, Suisse d'origine, mais Français par le langage et par le cœur.
M. de Sismondi, qui avait de bonne heure fait de la France sa patrie d'adoption, avait pris sa part, pendant la Révolution, des désastres qui atteignaient la France. Il était à Lyon quand la tourmente s'y déchaîna. Il avait cherché un refuge en Suisse, d'où la guerre vint le chasser. Il s'était alors réfugié en Angleterre, puis retiré en Italie (1793-94), et avait été de là porter ses hommages à la cour de Coppet. Il n'avait pas tardé à devenir un des admirateurs les plus dévoués de Mme de Staël. La société de cette femme illustre était devenue pour lui un besoin impérieux. Il écrivait: «L'ennui, la tristesse, le découragement, m'accablent dès que je suis loin d'elle.» Il l'accompagna dans ses voyages en Allemagne et en Italie, et pendant toute la durée de l'Empire, qu'il n'a servi qu'au jour du malheur, il s'est associé à la haine que Mme de Staël avait vouée au pouvoir qui pesait sur la France. Contre les chagrins que lui inspirait la vue des événements qui désolaient alors l'Europe, il ne trouvait en lui-même aucun remède. Il rencontrait au contraire dans sa pensée, sa correspondance l'atteste, d'autres sujets d'angoisses. Le 28 mai 1809, il écrivait à Mme d'Albany: «Vous pouvez juger quelle est notre tristesse habituelle; aucun de nous n'a plus le courage de travailler. Il prend un dégoût de la littérature, de l'étude, de la pensée, lorsque la vie est si pesante; il prend un sentiment de mort universelle, et je voudrais dormir toujours pour m'ôter à la fin et aux nouvelles du jour et aux retours sur soi-même qu'une philosophie impuissante nous fait faire sans résultat.» A charge à lui-même, il éprouve une agitation fatigante qu'il ne peut apaiser qu'en s'oubliant pour d'autres. «Ce n'est que par ces affections, dit-il, le 30 juin 1810, que j'évite d'être ennuyé de moi-même, et encore Dieu sait si je l'évite entièrement; il me semble que je tiens si peu de place, que j'ai si peu de motif pour vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire que je suis nécessaire à un autre, pour que je sois nécessaire à moi-même, le découragement est sans cesse à la porte, et je n'ai plus assez de vie intérieure pour me passer un instant de celle que les autres me prêtent.» Une dernière citation montrera ce qu'il était encore deux ans plus tard: «Pescia, 4 novembre 1812. Il y a dans la pensée même, il y a dans la nature et le cours de la vie quelque chose de triste, une mélancolie intérieure qui renaît d'elle-même et qu'on ne chasse guère que par l'action et la dissipation.» Ainsi la pensée, la nature, la vie même, tout l'attriste et il ne peut supporter le fardeau de l'existence qu'en en perdant la conscience par l'agitation; il va plus loin, et estime qu'on peut s'en défaire par la violence. Mme de Staël, je l'ai dit, avait rétracté l'opinion imprudente qu'elle avait d'abord soutenue sur le suicide; Sismondi la blâme de cette rétractation qui, selon lui, ne pouvait qu'affaiblir l'autorité de sa pensée, et il considère le suicide comme un remède mis à notre portée, «et pour tout dire, le plus énergique.» (Lettre du 27 mars 1814.)