Sismondi est une preuve frappante du mal qui sévissait sur les esprits à cette époque, et ce n'est pas une mince erreur et une faute légère de sa part d'avoir cru et d'avoir dit qu'on pouvait s'y soustraire en quittant volontairement la vie. Du moins, il a cherché à le combattre en lui par un travail intellectuel opiniâtre et dont les beaux résultats ont enrichi la littérature; et plus tard, il est revenu au calme et à la sérénité.

Cette sagesse tardive ne fut pas le partage de tous les amis de Mme de Staël. L'un des plus illustres, Benjamin Constant, resta jusqu'à son dernier jour dans une agitation stérile. Mais ce personnage a trop d'importance pour être apprécié dans un rang secondaire et nous lui consacrerons, en son lieu, un examen spécial. Nous arrivons, dès à présent, à un grand sujet, l'étude de Chateaubriand.

IV
Chateaubriand

Chateaubriand a dit quelque part que tous les grands génies avaient été mélancoliques. Cette loi comporte assurément plus d'une exception, mais ce n'est pas par l'exemple de Chateaubriand lui-même qu'on la pourrait contredire. Loin de là, la mélancolie n'a jamais eu peut-être de personnification plus éclatante que cet illustre écrivain.

Elle apparaît déjà dans ses premiers écrits. Son Essai historique sur les Révolutions, dans leurs rapports avec la Révolution Française (1797) contient, au milieu d'études historiques et poétiques, des considérations sur la mélancolie, la solitude, le suicide. L'auteur parle avec émotion des récentes infortunes de ses compatriotes et donne aux malheureux des conseils marqués du cachet de l'époque. Il les engage à éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour, «à contempler de loin les feux qui brillent sous tous les toits habités: ici le réverbère à la porte du riche, qui, au sein des fêtes, ignore qu'il y a des misérables: là-bas quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg; et à se dire: là, j'ai des frères!» Il leur indique encore les consolations qu'ils peuvent puiser dans la nature. Dans un chapitre intitulé: Sujets et réflexions détaillés, il déploie une extrême violence d'amertume et une misanthropie passionnée; et sur des notes manuscrites, consignées par l'auteur en marge de cet essai, on lit ces lignes: «Ne désirons point survivre à nos cendres, mourons tout entiers de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'être.» Mais nulle part il n'a été si loin que dans René (1802).

Cette œuvre a laissé des traces si profondes dans l'histoire morale du siècle que, bien qu'elle soit présente à toutes les mémoires, je dois en rappeler ici les principaux traits.

René se montre dès son enfance tel qu'il sera plus tard. «Son humeur est impétueuse, son caractère inégal.» Il aime à «contempler la nue fugitive, à entendre la pluie tomber sur le feuillage,» ou bien, se promenant avec sa sœur dans les bois, «à la chute des feuilles,» il prête l'oreille «aux sourds mugissements de l'automne ou au bruit des feuilles séchées» que tous deux traînent lentement sous leurs pas. Après la mort de son père, il s'arrête «à l'entrée des voies trompeuses de la vie.» Il se sent tenté d'aller cacher ses jours dans un cloître, mais il renonce à ce projet et prend le parti de voyager.

Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus.» Puis il se lasse de «fouiller dans des cercueils, où il ne remue trop souvent qu'une poussière criminelle.» Il veut voir si les races vivantes lui offriront «plus de vertus ou moins de malheur que les races évanouies.» Mais quel est le fruit de ses fatigantes recherches? «Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Il rentre enfin dans sa patrie, mais le grand siècle n'est plus.

A Paris, il se jette un instant dans le monde; il en est bien vite dégoûté. Il se retire dans un faubourg de la grande ville. «Souvent, assis dans une église peu fréquentée, il passe des heures entières en méditation.» Le soir venu, il reprend le chemin de sa retraite, et il se dit que «sous tant de toits habités, il n'a pas un ami.» Enfin, il se décide à «achever dans un exil champêtre une carrière à peine commencée et dans laquelle il a déjà dévoré des siècles.» Cette solitude le plonge dans de nouveaux tourments. Quelquefois il rougit subitement et «sent couler dans son cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois il pousse des cris involontaires, et la nuit est également troublée de ses songes et de ses veilles.» L'automne arrive, il entre «avec ravissement dans la saison des tempêtes.» L'exaltation de son cœur s'accroît chaque jour; il a peine à en contenir la force inactive. Il se sent seul sur la terre; «une langueur secrète s'empare de son corps.» Il ne s'aperçoit plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui. Enfin désespérant de guérir il se décide à quitter la vie. On connaît les événements qui terminent ce récit: la lettre que René écrit à sa sœur; les alarmes de celle-ci; son arrivée précipitée chez son frère qu'elle force à vivre; l'engagement d'Amélie dans la vie religieuse; le hasard qui révèle le secret de son égarement à celui qui en est l'objet; enfin le départ de René qui s'embarque pour l'Amérique où il traîne une existence désenchantée, et trouve la mort dans le massacre des Français à la Louisiane.