Telle est, dans ses lignes les plus saillantes, la figure de René. Chateaubriand, dans un autre ouvrage, a suivi René au milieu des Natchez; mais cette étude qui, publiée seulement en 1825, est cependant antérieure à René, n'ajoute rien à la physionomie du héros. A la Louisiane ou en France, René est toujours le même: «Je m'ennuie de la vie, dit-il, l'ennui m'a toujours dévoré. Ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans remords; je voudrais n'être pas né ou être à jamais oublié.»

Quel sombre portrait, et quelle distance même entre René et l'infortuné décrit dans l'Essai! Ce dernier, en contemplant les toits habités par la misère, pouvait du moins se dire: là j'ai des frères! René s'écrie: je n'ai pas un ami! L'un trouve des adoucissements dans la vue de la nature; pour l'autre, elle n'est qu'un objet d'indifférence. Adonné à la rêverie et à la solitude, plein de mépris pour les hommes et de complaisance pour lui-même, sceptique, inquiet, désœuvré, inutile, ne sachant que nourrir les troubles de son âme et les communiquer à d'autres cœurs, René réunit tous les symptômes, de la maladie du siècle, il en constitue le type le plus complet.

Quel était donc le sentiment qui poussait Chateaubriand à caresser avec tant de complaisance ce triste sujet? On ne peut en douter, sauf quelques événements imaginaires auxquels le héros se trouve mêlé, l'auteur a voulu se peindre lui-même. Il l'avoue, «ses ouvrages sont les preuves et les pièces justificatives de ses mémoires: on y pourra lire à l'avance ce qu'il a été.» L'identité entre René et Chateaubriand résulte encore d'un rapprochement entre le passage des Natchez que je viens de citer plus haut, et une page des Mémoires d'outre-tombe. Ce que René dit de son incorrigible dégoût de toutes choses, Chateaubriand l'applique à lui-même dans ses mémoires, et presque dans les mêmes termes: «Voilà comme tout avorte dans mon histoire; comme il ne me reste que des images de ce qui a passé si vite..... la faute en est à mon organisation; je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse; je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout baillant ma vie.» Remarquons ici, d'ailleurs, que lorsqu'il excepte sa foi religieuse du naufrage de ses croyances, Chateaubriand ne parle point de tout son passé, et qu'en un autre endroit il a reconnu que l'alternative du doute et de la foi avait fait longtemps de sa vie «un mélange de désespoir et de délices.» Quoi qu'il en soit, tout ce que nous savons de la vie de Chateaubriand, tout ce qu'il a révélé lui-même, vient démontrer que René c'est lui. On va le voir de plus près par les détails qui suivent.

Dès ses premières années, Chateaubriand aime la solitude. Il fuit les enfants de son âge pour devenir «le compagnon des vents et des flots.» S'asseoir seul, dans la concavité d'un rocher, «s'amuser à béer aux lointains bleuâtres, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils, tels sont ses plaisirs.» Adolescent, il se plaît aux longues promenades dans la campagne, accompagné seulement par une jeune sœur. Homme fait, il entreprend de lointains voyages et va se jeter au milieu des solitudes de l'Amérique. Il rapporte qu'en partant pour ces régions alors mal connues il se proposait un but utile, la découverte du monde polaire; et dans le récit de ses voyages, il parle sérieusement de ce grand projet. Mais il se faisait, ce me semble, illusion à lui-même: ce qui l'entraînait vers des cieux nouveaux, c'était, avec l'attrait de l'inconnu, un goût de l'indépendance que bien des circonstances de sa vie ont attesté, parfois avec un éclat public. Hôte, par choix, du désert avant la Révolution, émigré et errant sous la Terreur, exilé volontaire sous l'Empire, enfin, retiré sous sa tente après avoir dirigé les affaires de son pays; dans ces diverses sortes d'isolement il se suffit à lui-même; et l'on peut même dire qu'au milieu des hommes, et dans le moment le plus brillant de sa vie active, il est toujours resté quelque peu solitaire.

Cette solitude, réelle ou seulement intérieure, il la remplissait de ses rêveries et des fantômes de son imagination. Il s'était créé des êtres fictifs, avec lesquels il vivait et qui devenaient l'objet de ses passions encore indécises. Quand le charme tombait et qu'il revenait à lui-même, «frappé de sa folie, il se précipitait sur sa couche, il se roulait dans sa douleur, il arrosait son lit de larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient misérables, pour un néant.» Un moment arriva où ces chagrins sans cause devinrent si amers qu'il voulut en finir avec l'existence. Il se saisit d'un fusil de chasse qu'il trouva sous sa main; heureusement l'arrivée d'un témoin déjoua cette tentative. A cette crise et à la maladie qui la suivit, succéda une sorte d'accalmie; mais son imagination n'était pas éteinte. Ses vagues inquiétudes, ses désirs sans objet, le poursuivirent jusque sous la hutte des sauvages de l'Amérique. Plus tard, ses passions s'attachèrent à des objets moins impalpables. Mais, il porta toujours en lui un monde imaginaire, plus riche ou plus désolé que l'autre.

En même temps, un mal secret, pressant, l'ennui, empoisonnait pour lui toutes les jouissances. «J'ai le spleen, écrit-il, tristesse physique, véritable maladie. Je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que déjà les tourments m'avaient assailli. J'ai erré de naufrage en naufrage; je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour cette cahute de roseaux.»

Gardons-nous toutefois de rien exagérer; il y a souvent chez les hommes une sorte de seconde nature, un double fond, quelque chose d'analogue à ce que Pascal appelle: la pensée de derrière. Chez Chateaubriand, cette dualité, je n'ose dire cette duplicité, se fait bien sentir. Son désespoir ne l'a pas empêché de vivre, et ne lui a fait dédaigner ni l'amour ni la gloire. Il savait parfois descendre de sa hauteur solitaire; il savait rire et plaisanter, non sans grâce. M. Joubert dit de lui, avant le temps des grandeurs, il est vrai, que c'était «un aimable enfant.» Jean-Jacques Ampère assure que sa mélancolie «qui demeurait reléguée dans les hautes régions de son imagination, ou peut-être se cachait dans les secrètes profondeurs de son âme, ne troubla jamais l'agrément de son commerce.» Croyons donc qu'il y avait deux faces dans Chateaubriand: l'une volontiers amère et désespérée, l'autre plus sereine et enjouée à son heure.

D'ailleurs, le génie même qu'il a déployé dans la peinture de ses tristesses, ne suppose-t-il pas qu'elles avaient des répits et des intervalles? Pour présenter avec son art, avec son éloquence, les résultats de ses observations sur lui-même, il fallait qu'il fût sous l'empire d'une de ces exaltations qui, tant qu'elles durent, éloignent l'ennui et l'abattement. Chateaubriand ne pouvait décrire sa mélancolie qu'en la dominant. Il nous révèle lui-même ce secret, dans une lettre que, bien des années après, il écrivait à Mme Récamier. Parlant d'une visite au château de Fontainebleau, il ajoute: «J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René, au vieux René. Il m'a fallu me battre avec la muse pour écarter cette mauvaise pensée; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte à la tête.» Une tristesse qui n'exclut pas la verve est, sans doute, supportable, et contient de puissantes consolations. Je tenais à établir ces points pour ramener les choses à leur véritable mesure. La mélancolie de Chateaubriand n'en est pas moins un fait incontestable, et il importe d'en rechercher les causes.

Quand on se trouve en présence d'un grand esprit, on est d'abord disposé à croire que, tirant toute sa force de son propre fonds, il ne relève que de lui-même. En l'étudiant mieux, on s'assure qu'il n'est pas affranchi de la loi commune, et qu'il a, comme un autre, sa genèse.

Pour Chateaubriand, l'influence qui apparaît la première, c'est celle du milieu où il est né. Il vient au monde sur un rocher aride de la Bretagne, avec une santé débile, qui rend quelque temps son existence incertaine. Les impressions qu'il reçoit du spectacle et du bruit des flots et des vents ne sont pas adoucies par celles qu'il rencontre au foyer domestique. Un père sévère et taciturne, entouré de plus de respect que de tendresse, une mère indulgente et chérie, mais triste elle-même, tels sont les souvenirs de son enfance. Ils ont laissé leur empreinte sur son âme, et ce qui prouverait qu'il y a dans sa mélancolie une réminiscence de son berceau, c'est qu'on retrouve chez une de ses sœurs, dont j'aurai à parler plus loin, le même sentiment, avec une nuance plus vague et plus troublée encore qu'explique la faiblesse de la femme.