Il n'échappe pas non plus entièrement à l'esprit qui dominait au moment où il faisait ses études. On ne peut nier qu'il ait eu certains points de ressemblance avec Jean-Jacques Rousseau. Dans l'Essai sur les Révolutions, on reconnaît parfois les formes déclamatoires, l'attendrissement pompeux de Jean-Jacques, que Chateaubriand, dans ce travail, n'hésite pas à appeler le grand Rousseau. Et n'est-ce pas à lui encore qu'il doit la première idée de ces confidences intimes, de ces récits personnels, où il découvre les plus subtils replis, les modifications les plus fugitives de son âme? Les Confessions, les Rêveries d'un promeneur solitaire, annonçaient René et les Mémoires d'outre-tombe.

Une autre influence plus profonde encore devait agir sur Chateaubriand, j'entends le trouble que la Révolution a jeté dans sa vie. Sans l'écroulement de la société française, il aurait mené l'existence douce et réglée à laquelle sa condition le destinait. Au lieu de cet avenir médiocre, mais paisible, quel fut son sort? Errer et combattre en Allemagne, avec la misère pour compagne; vivre dans la gêne à Londres; plus tard, s'exiler encore pour échapper à une domination trop lourde; souffrir toujours par la pensée des maux de la patrie, par le retentissement des coups que la mort frappait parmi ses proches, atteints tantôt par la hache populaire, tantôt par les balles de la dictature. A un certain moment,—c'était en 1793—ces douleurs se compliquaient pour lui de la menace d'une fin prématurée. D'habiles médecins lui avaient déclaré qu'il ne devait pas compter sur une longue carrière. «C'est donc, a-t-il dit plus tard, sous le coup d'un arrêt de mort, et pour ainsi dire, entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit l'Essai historique. L'amertume de certaines réflexions n'étonnera plus. Un écrivain qui croyait toucher au terme de sa vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n'avait pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde.» Cette vie nomade, indigente et précaire est, sans doute, pour beaucoup dans la direction que suit alors la pensée de Chateaubriand.

Elle eut, en outre, par son instabilité même un autre effet indirect sur son imagination. Ce ne fut pas en vain que des vicissitudes diverses le conduisirent en Amérique, puis en Angleterre, à l'époque où Ossian, récemment publié, passionnait la société anglaise, et où florissait l'école des Lacs. C'est à Londres, c'est sous les arbres de ses grands parcs que René lui apparut pour la première fois. «J'étais Anglais, dit-il, de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées; car si, comme on le prétend, Lord Byron s'est inspiré quelquefois de René dans son Child-Harold, il est vrai de dire aussi que huit années de résidence en Grande-Bretagne, précédées d'un voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l'expression de mes idées.» Aveu d'autant plus digne de foi, qu'il a dû coûter davantage à l'amour-propre de l'auteur.

Les premières impressions de l'enfance, la contagion de l'esprit sentimental du XVIIIe siècle, l'ébranlement causé par les malheurs publics et les infortunes privées, le libre échange d'idées avec l'Angleterre, suffiraient, peut-être, pour rendre compte de la tristesse habituelle, quoique intermittente, de Chateaubriand. Est-ce tout cependant? et ne faut-il pas indiquer ici une autre raison encore de cette tristesse? D'après le René du roman, le désenchantement chez lui n'aurait pas attendu l'expérience. Mais est-ce bien la vérité? M. Sainte-Beuve attribue à Chateaubriand cette phrase qui lui serait échappée, dit-il, dans un moment de franchise: «Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Rétablissons dans son exactitude le passage auquel il est fait allusion. Chateaubriand a dit seulement: «J'ai perdu de vue René depuis maintes années, mais je ne sais s'il cherchait dans ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Cette confidence n'a pas la portée que, dans sa malice, le critique lui prête en la dénaturant. Seulement, ailleurs, Chateaubriand a reconnu que c'étaient «les entraînements de son cœur» qu'il avait peints, dans les Martyrs, «mêlés aux syndérèses chrétiennes.» René, le véritable René n'aurait donc reconnu l'amertume de la vie qu'après en avoir goûté les douceurs. En cela, au lieu d'être une orgueilleuse exception il n'aurait fait que suivre un sort assez vulgaire. Il faut en convenir, une mélancolie qui s'alimente à des sources si diverses ne peut être approuvée sans réserve, et il faut dire avec M. de Féletz «qu'on en voudrait la cause et plus pure et plus intéressante.» Eût-elle, en effet, ce caractère, il resterait à savoir si l'œuvre dans laquelle elle est si magnifiquement dépeinte est salutaire ou funeste.

A ne considérer que l'intention affichée par l'auteur de René, cet écrit tendait à un but d'une haute moralité. On sait qu'il faisait originairement partie de ce grand monument appelé le Génie du christianisme (2e partie, liv. IV). Il suivait un chapitre intitulé: Du vague des passions, et semblait ne renfermer qu'un exemple de ce genre d'affection. Chateaubriand s'était proposé d'en démontrer les dangers et l'action qu'il avait choisie lui semblait particulièrement appropriée à ce but. «Afin d'inspirer plus d'éloignement pour des rêveries criminelles, il avait pensé qu'il devait prendre la punition de René dans le cercle des malheurs épouvantables, qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme et que les anciens attribuaient à la fatalité. Il voulait que le malheur naquît du sujet, et que la punition sortît de la faute.» Cette moralité, l'auteur ne se contentait pas de la tirer de l'événement, il la formulait encore par la bouche du Père Souël, condamnant l'isolement orgueilleux de l'homme et disant à René: «Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un châtiment effroyable.»

Du reste, au moment de son apparition, René fut regardé comme une œuvre édifiante. Un article inséré dans le Mercure du 15 floréal an X, s'exprimait ainsi: «La moralité de ce roman est malheureusement d'une application très étendue. Elle s'adresse à ces nombreuses victimes de l'exemple du jeune Werther et de Rousseau, qui ont cherché le bonheur loin des affections naturelles du cœur et des voies communes de la société.» Le 1er thermidor an XIII, un autre article publié dans le même journal, sous les initiales Ch. D. (Dussault?) louait fort M. de Chateaubriand d'avoir appliqué une forme romanesque à l'analyse d'une vérité sévère, et estimait que s'il régnait parfois dans René, une force d'imagination et un charme de tendresse et de mélancolie trop vifs, la séduction de ces peintures était combattue par la morale et le pathétique du dénouement.

Je ne puis partager, je l'avoue, ni les illusions de l'auteur, ni celle de ses critiques. A part même l'étrangeté choquante de son principal incident, que d'objections le roman de René ne soulève-t-il pas? Qu'importe son cadre dogmatique et religieux? Se souvient-on en lisant ces pages brûlantes qu'elles visent à la démonstration d'une vérité morale? Oui, les paroles prononcées par le Père Souël ne laissent rien à désirer au moraliste le plus sévère. Mais suffit-il d'une réprimande placée à la fin de l'ouvrage pour détruire l'impression pernicieuse qu'il a pu causer? Croit-on que le sermon du jésuite sera mieux écouté que le récit du séduisant jeune homme qu'on est si disposé à plaindre? N'est-il trop tard pour parler le langage de la vertu, quand on a énervé l'âme par la peinture poétique du vice? et après avoir prodigué toutes les merveilles de l'imagination et du talent sur une figure qui ne représente, en somme, que l'égoïsme, ne risque-t-on pas de trouver le lecteur insensible quand on présente à son esprit l'image austère du dévouement?

Chateaubriand lui-même l'a reconnu. En voyant une foule d'esprits déréglés, s'autoriser de son exemple pour s'abandonner à de folles rêveries, il a émis le regret d'avoir fourni un aliment à leurs erreurs. «Si René n'existait pas, a-t-il dit, dans ses Mémoires, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René (sic) poètes et de René prosateurs a pullulé: on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues: il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège, qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes; de bambin qui, à seize ans, n'ait épuisé la vie, qui dans l'abîme de ses pensées ne se soit livré au vague de ses passions, qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits, d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.» On voit ici se produire ce qui s'est déjà présenté pour Werther. Gœthe aussi s'était donné la satisfaction pour apaiser son cœur inquiet d'écrire le roman de la tristesse et du désespoir, et une fois soulagé par cet enfantement, il avait raillé les disciples qui avaient eu la naïveté de le prendre au sérieux, et de traduire en pratique ses poétiques fictions. Comme lui, Chateaubriand s'est séparé après coup de son héros: il a désavoué les enfants dont il était le père, mais les liens qui le rattachent à eux ne peuvent être brisés ainsi, et comme Gœthe, il garde la responsabilité de son œuvre. Sa seule dissemblance avec Gœthe, c'est qu'il en a senti le poids. Gœthe n'eût pas voulu, au péril de sa vie, «révoquer Werther.» Chateaubriand a déclaré que, s'il le pouvait, il anéantirait René. Si ce vœu était sincère, il lui en doit être tenu compte.

V
Le Groupe de Chateaubriand