PH. GUENEAU DE MUSSY.—M. MOLÉ.—CHÊNEDOLLÉ.—Mme DE CAUD (LUCILE).—Mme DE BEAUMONT.—BALLANCHE.—ANDRÉ-MARIE AMPÈRE.

L'observation placée plus haut à propos de Mme de Staël, s'applique à plus forte raison à Chateaubriand. Plus qu'elle encore, il devait avoir son entourage de fidèles, s'attachant à lui et s'inspirant de ses sentiments. Cet entourage ne lui a pas fait défaut. Sainte-Beuve a étudié et analysé avec sa sagacité ordinaire «le groupe littéraire de Chateaubriand.» Je dois parcourir ici ce qu'on peut appeler son «groupe moral.» Ces deux groupes se confondent en quelques points et se distinguent à d'autres égards.

Dans celui que j'étudie, on remarquait à un certain moment, pendant la période qui suit la Terreur, deux hommes que Sainte-Beuve nous représente comme ayant, par le penchant à la rêverie, par le goût de la vie contemplative, quelque ressemblance avec René, qu'ils voyaient beaucoup. C'étaient M. Philibert Gueneau de Mussy, et M. Molé. Ils faisaient partie d'une société d'hommes et de femmes d'un mérite distingué, débris d'un monde détruit, rapprochés par le sort après de longs orages, et dont quelques membres s'appelaient entre eux «les corbeaux.» Le souvenir des événements qu'ils avaient traversés ne contribuait pas peu à donner à leurs pensées une teinte sombre. Ils étaient, de plus, dans cet état que Chateaubriand indique avec raison comme particulièrement accessible à la mélancolie, «celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés jeunes et actives, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes sans but et sans objet». Leur souffrance, d'ailleurs, ne devait pas se prolonger. Elle tenait en grande partie à une inaction forcée, si lourde pour les intelligences qui sentent leur valeur, et devait disparaître quand viendrait la vie active. De ces deux hommes, la science guérit le premier; le second dut son salut à la politique. Le mal fut plus grave et plus durable chez un autre homme dont la vie fut aussi en contact avec celle de Chateaubriand.

On connaît Chênedollé par sa poésie élevée et noble. Elle ne porte l'empreinte d'aucune faiblesse morale. Mais quelle était sa vie intime? Il aimait la solitude des champs; il allait souvent rêver près d'un étang, ou errer dans les prés en lisant un roman ou des poésies. Comme la plupart des rêveurs, il avait pris l'habitude de tenir registre de ses pensées: il écrivait un journal de sa vie. Ce soin de s'observer sans cesse, d'analyser ses moindres impressions, lui devint funeste; il sentit le danger de cette attention incessante sur soi-même, de cette exagération du nosce te ipsum. «Il n'est pas bon, a-t-il dit, que l'homme soit trop solitaire et qu'il se livre trop à sa pensée et à sa douleur. Il dévore alors son propre cœur et il se tue ou devient fou.»

Émigré pendant la Terreur, Chênedollé parcourut la Hollande et l'Allemagne; il visita, à Coppet, Mme de Staël, et ce fut par son entremise que plus tard il put revenir en France. A Paris, il entre en rapport, et bientôt en amitié, avec Chateaubriand; présenté à sa sœur Lucile, veuve alors, il conçoit pour elle une affection profonde et forme le vœu de s'unir à cette femme si digne d'être aimée. Mais ce projet auquel, sans l'encourager ouvertement, Chateaubriand n'était pas défavorable, ayant échoué par suite d'hésitations délicates et d'un scrupule invincible de Mme de Caud, le poète retombe dans les cruelles agitations de son âme isolée.

Au mois de janvier 1804, il écrit à son ami Philibert Gueneau de Mussy: «Pendant plus de trois mois, j'ai passé les jours entiers à bêcher la terre, et ce n'était que par ce moyen que je pouvais rendre un peu de repos à une imagination malade et sortie des voies de la nature.» Maladie de l'imagination, tel était le terme auquel aboutissait une vie trop solitaire et trop renfermée dans la contemplation intérieure. Cette affection fut grave; cependant elle trouva de l'adoucissement dans le sentiment du devoir et dans la courageuse acceptation de l'épreuve.

J'ai nommé tout à l'heure Lucile. Il faut parler ici avec plus d'étendue de cette femme malheureuse. Elle avait partagé l'éducation sévère et la mélancolie précoce de son illustre frère. Par nature, elle était sérieuse, triste même; elle s'était de bonne heure réfugiée dans les idées religieuses. «Il lui prenait, dit Chateaubriand, des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure: une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la tourmentaient des mois entiers.» Dans le triste manoir de Combourg, où Lucile et son frère étaient l'un pour l'autre un soutien et une consolation, ses distractions étaient celles que Chateaubriand a décrites avec tant de charme en retraçant ses propres souvenirs: «Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.» Sans prétention, et seulement pour donner un libre cours à un besoin de son esprit, Lucile s'essayait à la poésie, mais à une poésie toujours mélancolique. Elle traduisait de Job, de Lucrèce, les passages les plus empreints de tristesse; elle adressait à l'aurore et aux astres des invocations ossianiques que Chateaubriand nous a conservées.

Dans toute cette partie de sa vie, la destinée et le caractère de Lucile sont les mêmes que le caractère et la destinée de son frère. On aime à suivre dans les Mémoires ce développement parallèle de deux existences sorties de la même source. Mais l'union si douce des premières années se relâcha bientôt. Pendant que Chateaubriand est entraîné au loin par sa fortune et son humeur, sa sœur reste en France et y continue obscurément l'existence à laquelle elle a été initiée avec son frère. La Révolution passe sur ceux qui lui sont chers; sa mère finit ses jours en prison; d'autres, parmi les siens, périssent sur l'échafaud; des déceptions de cœur viennent s'ajouter à ces douleurs.

C'est alors que, restée veuve, Mme de Caud rencontre dans la société de son frère, M. de Chênedollé. Celui-ci fait d'elle à ce moment le portrait suivant: «Son visage exprimait toujours la plus profonde mélancolie, et ses yeux se tournaient naturellement vers le ciel comme pour lui dire: Pourquoi suis-je si malheureuse? Quelquefois elle sortait de cette profonde tristesse, et se livrait à des accès de gaîté et à de grands éclats de rire, mais ces éclats de rire faisaient sur moi la même impression que le rire d'un homme attaqué par la folie: ils conservaient par un contraste terrible toute l'amertume de la tristesse, et sur ce visage si mélancolique la gaîté même semblait malheureuse.» On put cependant croire un instant qu'elle allait consentir à répondre aux vœux de Chênedollé; mais elle s'effrayait à cette pensée, et se hâtait de reprendre à son ami désolé l'espoir qu'elle avait pu lui laisser entrevoir. Quand le pauvre Chênedollé insiste et tente un dernier effort, Lucile ne lui répond plus. Singulière maladie, étrange renversement de la nature humaine que cet éloignement pour son propre bonheur! Lorsque la religion étouffe la voix de la nature, qui tend à sa conservation et à son bien-être, cette œuvre ne s'accomplit pas sans efforts et sans sacrifices; ici l'effort serait en sens contraire; pour Mme de Caud le sacrifice serait de consentir à être heureuse!

Maintenant elle fait chaque jour un pas de plus vers l'abîme. Après l'amour, elle veut se dépouiller de l'amitié, elle l'écrit à son frère. Elle trouve cependant encore du charme dans son affection, dans sa présence; sa vue ranime ce cœur brisé par la souffrance, mais elle ne s'abandonne qu'à demi à ce bonheur, et une pensée de défiance, une crainte secrète d'être importune, trouble la douceur de cette amitié. Dans cet état, tout flotte et tourbillonne dans son esprit, et sa pensée elle-même lui échappe: «Mon ami, j'ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui me semblent exister ou n'exister pas, qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoiqu'on les vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela, de ce moment-ci je m'abandonne.»