On ne supporte pas longtemps un pareil vertige, et Lucile ne l'eut pas désiré. Quand on lui parlait des soins qu'exigeait sa santé: «Pourquoi, ma santé? répondait-elle; je suis comme un insensé qui édifierait une forteresse au milieu d'un désert.» Elle se plaignait de la longueur de son épreuve dans ces termes, où la profondeur des sentiments atteint la véritable éloquence: «Comment ce cœur qui est un si petit espace peut-il renfermer tant d'existence et tant de chagrins!» Ses vœux furent entendus: le 9 novembre 1804, fut le terme de ses douleurs.
Un don naturel de mélancolie, accru par une vie triste et solitaire, par des chagrins privés et par les malheurs publics, telle est l'explication de la tristesse de Mme de Caud. Les mêmes causes et les mêmes effets se rencontrent, quoique avec moins de violence, chez une jeune femme de son temps et de son monde, Mme de Beaumont.
Née avec une santé frêle et une organisation débile, Mme de Beaumont fut atteinte dans ce qu'elle avait de plus cher par les crimes de la Terreur. Pendant ces jours lugubres, son père, M. de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères, périt avec toute sa famille; elle resta seule sur la terre. Son âme avait dès lors, et à jamais, contracté le pli de la tristesse. La correspondance de M. Joubert montre quel découragement, quelle indifférence pour la vie, s'étaient emparés d'elle. «Je suis bien aise de vous dire, lui écrit M. Joubert, en 1795, que je ne pourrai vous admirer à mon aise et vous estimer tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'être heureuse. Il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous bien porter et la volonté de guérir. Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste, dans quelque auberge de village.» Peut-être, en parlant ainsi, ne croyait-il pas prophétiser si exactement qu'il le faisait la fin prochaine qui attendait Mme de Beaumont loin de sa patrie. A ce moment, elle avait encore quelques années à vivre. Quand la Terreur eut cessé, quand la France retrouva un peu d'ordre et de calme, Mme de Beaumont rentra à Paris; elle ouvrit un salon dont Chateaubriand fut bientôt le centre.
Mme de Beaumont confiait au papier ses pensées et ses impressions. Ce manuscrit montre chez elle une vie intérieure qui ressemble, avec moins d'agitation cependant, à celle de Mme de Caud, qui était aussi son amie. Mme de Beaumont analysait, dans les lignes suivantes d'une lettre à M. Joubert, l'état de son âme vers cette époque: «Je vous ferais pitié: j'ai retrouvé ma solitude avec humeur; je m'occupe avec dégoût, je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, et je ne puis trouver une idée consolante.» Et ailleurs: «Le repos! j'en sens tout le mérite aujourd'hui, sans en excepter celui qui est voisin de l'anéantissement.»
Comme Lucile, Mme de Beaumont désirait la mort: elle fut exaucée la première. Partie à l'automne de 1803 pour Rome, elle n'en devait pas revenir; elle mourut le 4 novembre. M. de Chateaubriand lui fit élever une magnifique sépulture où elle était représentée «couchée sur le marbre et indiquant du doigt, au-dessous du nom de ses proches tombés sous la hache révolutionnaire, cette plainte suprême, qu'elle avait acquis le droit de répéter après Rachel: «Quia non sunt.» On lit aussi sur ce mausolée un verset de Job, qu'elle rappelait souvent: «Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine animæ sunt?»
Lucile de Chateaubriand, Pauline de Montmorin, rapprochées par les malheurs de leur vie, unies par une fin prématurée, ont passé peu de jours sur la terre; mais leur trace, conservée par l'amitié, par l'amour et par le génie, ne s'effacera pas. En elles, nul sentiment qui ne brave la critique. Leur tristesse est exempte de cet égoïsme, qui, chez tant d'autres, rabaisse ce sentiment. Loin de se rechercher elles-mêmes, elles se sont oubliées et perdues dans leurs chagrins. La mélancolie ne serait jamais une faiblesse coupable, si elle était toujours pratiquée ainsi. Mais aussi, est-il beaucoup d'âmes assez pures pour être comparées aux leurs?
Il en est une, peut-être, qui peut figurer ici sans former un contraste avec elles. M. Ballanche fait évidemment partie, dès l'époque dont je m'occupe ici, du groupe de Chateaubriand. Il l'avait connu en 1801, dans un voyage qu'il avait fait à Paris. Il lui avait demandé sa collaboration pour la publication d'une bible française avec des discours. En 1804, il l'avait accompagné dans une excursion à la Grande-Chartreuse avec Mme de Chateaubriand. Les tendances non moins que les incidents de sa vie le conduisaient, d'ailleurs, vers Chateaubriand.
Son enfance et sa première jeunesse furent souffrantes et casanières. Arrivé à dix-huit ans, il resta trois années entières sans sortir de chez lui. Il lisait beaucoup Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, et aimait à écrire. Il supporta sans trop d'angoisses le temps du siège de Lyon, mais la Terreur qui suivit l'accabla. Il s'enfuit à la campagne avec sa mère et il y subit toutes les privations. Revenu à Lyon après le 9 thermidor, il eut à traverser une maladie pénible et une convalescence plus cruelle encore. Il paraît avoir fait allusion à ces épreuves dans un passage de la Vision d'Hébal, à propos de ce jeune Écossais que Sainte-Beuve dit être à M. Ballanche ce qu'Obermann, Adolphe et René sont à leurs auteurs.
Un biographe, qui fut en même temps pour lui un ami, malgré la différence des âges, et qui était bien fait pour le comprendre, M. Jean-Jacques Ampère s'exprime ainsi sur lui: «Une adolescence maladive, écoulée sous l'oppression de la Terreur, dans une ville décimée par elle, et dans un des plus sombres quartiers de Lyon, laissa dans l'organisation de M. Ballanche, quelque chose de douloureux et d'ébranlé.» Les souvenirs de ces jours néfastes lui inspirèrent une épopée en prose sur les martyrs de Lyon pendant la Révolution. Il publia aussi, en 1801, un volume intitulé: Du Sentiment, considéré dans la littérature et dans les arts. On y remarque, «quoique souvent l'espérance y domine, dit Sainte-Beuve, une pensée lugubre qui est commune à Jean-Jacques et à certains de ses disciples, à M. de Senancour en particulier: c'est que la civilisation européenne et les cités dont elle s'honore, destinées à périr, feront place à des déserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront asseoir avec mélancolie, comme aux ruines de Palmyre et de Babylone.»
Ce travail avait soutenu le jeune Ballanche. Mais «à l'exaltation qui l'avait produit, succéda une période de tristesse et un grand abattement de cœur.» Le public, distrait des choses littéraires par la guerre d'Italie, ne s'était pas occupé de son livre. Des douleurs physiques étaient venues se joindre à ses ennuis, et il est certain que ce fut le temps où cette âme si douce fut le plus près de l'amertume.