La disposition morale qu'il éprouvait alors se montre dans son récit d'une rencontre à la Grande-Chartreuse. Il rapporte une «conversation entre un jeune mélancolique qui repousse toute science, toute tentative humaine, et un prêtre tolérant qui maintient la science et la croit conciliable avec une religion élevée.» Il prête au jeune homme les pensées les plus désolantes sur la vie, et il montre bien qu'elles lui étaient habituelles à lui-même, quand il ajoute: «Le fond de cette âme n'avait pas échappé à tous. Ceux qui avaient passé par les mêmes épreuves l'avaient compris.» A la même époque, d'ailleurs, il jetait un cri de détresse qui ne pouvait laisser de doute sur la gravité de ses souffrances: «Nous sommes deux misérables créatures, écrivait-il à un ami: un brasier est dans votre cœur; le néant s'est logé dans le mien.»
Sous l'empire de ces tristesses, il fut tenté de chercher un asile suprême dans le sein de la religion. Ce projet n'eut pas de suite, non plus qu'un autre bien différent, un projet de mariage qu'il vit avec chagrin échouer, et dont le regret lui a dicté cette sorte d'élégie en prose qu'il a nommée les Fragments (1808). Jugez de la profondeur de cette blessure: «Nous serions bien moins étonnés de souffrir, dit-il, si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que le plaisir. Il n'y a de réel que les larmes.... Montrez-moi celui qui a pu arriver à trente ans sans être détrompé... montrez-le moi! Un déluge de maux couvre la terre, une arche flotte au-dessus des eaux, comme jadis celle qui portait la famille du Juste; mais cette arche-ci est demeurée vide, nul n'a été digne d'y entrer.» Plus tard, Ballanche revint à une tristesse plus calme. Et lui-même, dans une belle composition, le Vieillard et le Jeune Homme, s'est fait un devoir de combattre le penchant auquel il avait jadis cédé. Mais il avait souffert, comme l'a écrit M. Ampère, du mal de René.
J'ai parlé de M. Ampère. C'est à son père lui-même, à l'illustre savant, que Ballanche écrivait: «Un brasier est dans votre cœur.» Et, en effet, André-Marie Ampère avait une âme passionnée, mais aussi tourmentée. Ayant perdu la foi religieuse, il n'avait pas tardé à sentir le vide de son absence. «Descendu, on l'a très bien dit, au fond de l'abîme, il chercha à remonter vers le ciel, et c'est un des spectacles moraux les plus intéressants que celui qu'offrent les lettres où il nous peint ses regrets, ses angoisses et ses aspirations renaissantes vers la religion. Il y a dans ses doutes, dans ses souffrances, dans ses affirmations retrouvées, quelque chose de cette crise qu'éprouva Pascal et qui l'épuisa.» Enfin, il retrouva la foi pour ne la plus quitter.
Chez lui, de même que chez les autres personnes d'élite auxquelles il m'a paru naturel de l'associer, le mal du siècle était dépouillé de ses éléments mauvais. Pur dans son origine, il resta toujours inoffensif dans ses effets, et ne se traduisit jamais par les audaces, les révoltes ou les faiblesses que nous avons eu, que nous aurons encore, à signaler dans le cours de ce travail.
VI
Senancour et ses disciples
Si la physionomie des deux principaux écrivains que nous ayons jusqu'à présent étudiés, Mme de Staël et Chateaubriand, présente des aspects variés, si leur caractère et leurs œuvres comportent des nuances nombreuses, il n'en est pas de même de M. de Senancour. En lui tout est uniforme, et une ombre de mélancolie enveloppe sa vie entière et ses écrits.
Sa vie d'abord. Enfant maladif et ennuyé, il est confié à un curé de campagne, aux environs d'Ermenonville: là, il se plaît aux souvenirs, encore récents alors, que Jean-Jacques Rousseau a laissés dans ces lieux témoins de ses derniers moments. Il se prend d'un goût précoce pour la solitude. Ce goût, il le nourrit plus tard à Fontainebleau, où pendant le temps des vacances il promène ses jeunes rêveries. Puis son humeur indépendante se trahit par un acte important. Ne se sentant aucune vocation pour l'état ecclésiastique auquel on le destinait, il se sauve en Suisse, pour y vivre d'une vie purement contemplative. Bientôt la Terreur qui rend la France inhabitable, le fixe dans son pays d'adoption. Dans le même temps, il perd ses parents, sa femme, sa santé et sa fortune, et se voit réduit à chercher des moyens de vivre dans un travail qui lui répugne. Cependant il retrouve assez de liberté pour écrire, de 1798 à 1804, ses Rêveries sur la nature primitive de l'homme, et, en 1804, son livre d'Obermann, ouvrages qui, par l'esprit général qui les anime, par leur forme, par le titre de l'un d'eux, par l'emploi fréquent de l'apostrophe, rappellent l'influence de Rousseau. Mais, écrire n'était pour lui qu'un dérivatif insuffisant à ses douleurs. On ne saurait dire de ses ouvrages comme de ceux de Chateaubriand, que leur auteur y soulageait ses chagrins par la verve qu'il déployait à les décrire. Philosophe plutôt que poète, il se contentait d'analyser fidèlement ses impressions, et des deux conditions que réunissait l'auteur de René en composant son roman, l'entrain et la tristesse, Senancour n'a connu que la seconde. J'achèverai d'indiquer ici ce qu'il fut dans le reste de son existence. Il a continué sous la Restauration sa vie cachée et ses travaux philosophiques. Il a publié, en 1819, les Libres méditations d'un solitaire inconnu, et, en 1833, le roman d'Isabelle. «Il resta toujours dans le gris» a dit Sainte-Beuve. Mais plus il avançait en âge, plus il se tournait vers les sentiments religieux. Il est mort à St-Cloud, en 1846, comme il avait vécu, obscur, isolé; on lit sur sa tombe ces mots: «Éternité, deviens mon asile!»
Je l'ai dit, la triste monotonie de son existence se retrouve dans ses écrits, qui ne sont souvent qu'un journal de sa vie morale. Dans ses Rêveries, quand il quitte les régions abstraites pour faire un retour sur lui-même, on voit quel était son esprit de résignation, et de détachement. «Douce et mélancolique automne, s'écrie-t-il, saison chérie des cœurs sensibles et des cœurs infortunés, tu conserves et adoucis les sentiments tristes et précieux de nos pertes et de nos douleurs; tu nous fais reposer dans le mal même, en nous apprenant à souffrir facilement, sans résistance et sans amertume; tout ton aspect délicieux et funèbre attache nos cœurs aux souvenirs des temps écoulés, aux regrets des impressions aimantes... Automne, doux soir de la vie, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés, tu portes avec nous le fardeau de la vie.» Ces sentiments apparaissent surtout dans son ouvrage capital, dans ce livre d'Obermann, qui, ce titre l'indique, est, je ne dirai pas le poème ou le roman, mais la monographie de la solitude.
Le solitaire qui en fait le sujet a quitté le monde pour se mieux conformer aux vues de la nature, pour rompre avec tout ce qui peut, au milieu de la société, contrarier la destinée véritable de l'homme. Il a échappé par la fuite au joug d'une profession pratique qu'on lui voulait imposer; «il n'a pu renoncer à être homme pour être homme d'affaires.» Il s'est retiré en Suisse et il écrit à un ami resté en France.