Il jouit d'abord de la liberté qu'il a conquise, en même temps que de la beauté des lieux qu'il parcourt; mais ce moment d'espérance et de bonheur passe vite. Une secrète inquiétude se glisse dans son cœur; son indépendance même, ses loisirs lui pèsent; l'inaction de ses facultés devient pour lui une cause de souffrance. On le voit passant une nuit entière, absorbé dans ses pensées, sur le bord d'un lac éclairé par la lune. «Indicible sensibilité, s'écrie-t-il, charme et tourment de nos vaines années, vaste conscience d'une nature partout accablante et partout inspirée, trouble, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon, tout ce qu'un cœur mortel peut contenir de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable, j'ai fait un pas sinistre vers l'âge d'affaiblissement, j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme simple dont le cœur est toujours jeune!»

C'étaient sans doute des heures funestes que celles qui s'écoulaient ainsi; mais peut-être dans la violence même de ces orages intérieurs existait-il encore je ne sais quelle âpre jouissance. Après cette crise, il n'y a plus pour Obermann qu'un état presque continu de langueur et d'ennui. «Je ne veux plus de désirs, dit-il; ils ne me trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'éteignent; ce silence absolu serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus. Si l'espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue de ce vide où je cherchais et où je n'ai rien trouvé! Je suis seul, les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent. Me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m'est rien, comme l'homme frappé dès longtemps d'une surdité accidentelle et dont l'œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui.»

Cependant cette vie à la fois inutile et malheureuse, Obermann ne comprend que trop qu'il lui importe d'en sortir. Le renversement subit de sa fortune lui fait, d'ailleurs, une loi de l'activité. Mais aucune considération ne peut triompher de son apathie et de son indécision. Dans le cours de ses méditations sur le meilleur parti à prendre, le découragement s'empare de lui, et il en arrive à envisager une solution suprême qui conviendrait à son désespoir. Il écrit à son ami: «Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe à ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit; ce sentiment me repose et me console, c'est l'instinct du soir.» Il examine alors les objections qui s'élèvent contre le suicide: les devoirs envers l'amitié, la patrie, l'humanité. Il croit les réfuter par cette raison que, quand on se sent incapable de remplir un rôle dans le monde, on peut quitter volontairement la vie, et que le pouvoir de la société ne va pas jusqu'à interdire à l'homme de disposer de lui-même. Comme si l'être le plus humble ne pouvait faire quelque bien sur la terre, et si, à défaut de la société, Dieu ne lui imposait pas de rester à la place où il l'a mis! Toutefois, il ne décide rien, content de savoir qu'il lui reste, contre l'excès de ses maux, une ressource toujours prête. Il ne se peut déterminer ni à vivre ni à mourir. Il continue à végéter. Sans doute, il a encore de nobles aspirations, mais il manque de la force nécessaire pour les réaliser. Si quelque lueur inespérée de bonheur brille un instant à ses yeux, elle s'évanouit bientôt. Sa volonté se soulève un instant, puis retombe, épuisée de son effort.

Ainsi, flottant sans cesse entre des aspirations stériles et des désirs impuissants, le triste Obermann paraît près de toucher au fond de l'abîme. Toutefois, il ne doit pas périr. Le salut lui apparaît quand il renonce à le chercher en lui-même, quand il songe sérieusement à ses semblables. Les projets utiles qu'il n'a pas encore eu le courage d'exécuter, il veut enfin les accomplir. Redevenu riche, il forme un établissement agricole qui fournit un noble aliment et à son activité et à sa bienfaisance. Outre ce généreux emploi d'une partie de ses heures, il en consacre une autre à écrire des leçons de morale, de philosophie, qui puissent être de quelque profit pour les hommes. C'est alors que, dépouillé de toute illusion, de toute passion intéressée, il trouve le calme et la paix qu'il avait si longtemps cherchés en vain dans la satisfaction de ses goûts personnels.

Tel est le remarquable traité d'Obermann. Il ne clôt pas les travaux de Senancour sur la solitude, et pour ne pas scinder l'étude de cet écrivain, je dirai quelques mots de ses derniers écrits.

Les libres méditations d'un solitaire inconnu renferment un grand nombre de pages consacrées à la description, à l'éloge de la vie solitaire et à l'analyse de ses effets sur l'âme. L'ouvrage est précédé par le récit de la vie d'un homme qui aurait habité, jusqu'à l'âge avancé où il mourut, une grotte de la forêt de Fontainebleau, dans laquelle on aurait trouvé le manuscrit même des Méditations. Ce vieillard convie chacun à l'imiter. Il invite ceux qui sont restés dans le monde à enfuir les bruyantes passions; il voudrait voir se développer des établissements toujours ouverts aux hommes désireux de la vie cénobitique. Cette solitude ne peut cependant être que le partage du petit nombre; il en est une autre plus accessible. Le philosophe inconnu en raconte les charmes; selon lui, elle procure à l'esprit la modération et la santé, l'oubli des choses vaines, la continuité dans la possession de soi-même. Voilà sans doute de grands avantages, et celui qui parle ainsi semble entièrement satisfait de son état. Cependant, il ne le dissimule pas, il reste en lui un fond d'inquiétude, un levain de chagrin et d'ennui toujours prêt à se soulever. Il ne peut l'étouffer que par le travail, quelquefois le plus rude; pour dompter son âme, il faut qu'il épuise ses forces physiques. «Je me hâterai, dit-il, de saisir la bêche ou le rabot: je ne les quitterai pas avant d'y être contraint par le sommeil. Que de fois je me félicitai d'une vigueur qui me rendait cette diversion facile. Je plains celui dont la pensée n'est pas moins active, mais à qui ces occupations et cette lassitude ne sauraient convenir; c'est celui-là dont la vie est un pénible combat.» Enfin, au moment même où il vient de se réjouir d'avoir pris le parti de la retraite, il fait des aveux qui jettent un jour inattendu sur la fragilité du bonheur qu'il y a trouvé. «Je n'ai pas su me garantir de tous les écarts de la pensée: la paix dont je jouis est précaire; je l'éprouve quelquefois avec autant de honte que de découragement. L'ennui revient, il surmonte tout; il renouvelle de faux besoins, et je me sens inondé d'amertume. Mais de tels instants sont rares; la fatigue du corps épuise l'activité trompeuse qui ne me laisserait apercevoir autour de moi que l'abandon et l'uniformité.»

Pas plus que dans les Libres méditations, le portrait de la solitude n'est flatté dans le roman d'Isabelle. Isabelle est un pendant au livre d'Obermann; et on l'a justement appelé un Obermann en jupons. La donnée du roman est d'une grande simplicité. A la suite d'événements qu'il est inutile de rapporter, une jeune fille du monde a résolu de vivre dans une solitude complète. Elle espère y trouver un soulagement à des regrets très naturels. Sans compter sur le bonheur, elle cherche du moins à éviter son contraire. Elle croit qu'elle n'est pas faite pour la vie ordinaire des femmes, qu'elle n'a pas les dons nécessaires pour vivre dans l'état de mariage, et elle se promet de n'aimer jamais. Mais l'épreuve de cette existence anormale est pénible pour elle, et elle est bien loin d'y trouver la paix qu'elle en attendait. Bien vite désabusée sur les suites de sa bizarre tentative, elle ne fait rien cependant pour rentrer dans la vie commune. Elle ne sait pas plus supporter la situation qu'elle s'est faite, que la rompre. Elle n'accepte ni ne repousse, soit l'amour, soit l'amitié, et elle meurt n'ayant su remplir ni complètement, ni à temps, les devoirs qui lui étaient imposés. Sans entrer dans une analyse plus étendue, citons quelques fragments de ses lettres: «Que je souffre plus ou moins, ce ne sera pas une différence réelle dans le cours du monde. Que te dirai-je? Comment me faire entendre? je ne connais pas bien ce que j'éprouve, et il est possible que j'aie peu de raison de croire ce dont je reste persuadée... tout m'obsède, tout m'irrite. C'est une fatigue qui redouble par intervalles; c'est un découragement universel... tout vient de ma faute, ma perte sera mon ouvrage. J'appartiens au malheur, l'effroi me pénètre, je gagnerais maintenant à cesser de vivre... Le rêve dont je suis fatiguée va-t-il finir?... Dès que nous avons passé la première jeunesse, ce n'est plus qu'un long désastre: ces regrets forment l'histoire du monde.» Ces fragments suffisent pour faire connaître la triste Isabelle. Personnage étrange, dont le caractère n'est pas d'accord avec le sexe, création confuse qui s'explique moins par le besoin, chez Senancour, de peindre un type réel, que par le penchant qui porte un auteur à reproduire, à renouveler, sous des aspects quelquefois peu variés, le premier objet de son étude et de ses goûts.

On aperçoit maintenant l'unité qui préside à l'existence et à l'œuvre de Senancour. On peut juger l'une et l'autre.

Que dirai-je de sa vie? Sans doute, des infirmités précoces, des pertes de famille et d'argent, s'ajoutant au sentiment des malheurs publics, étaient de nature à assombrir son caractère. Mais n'a-t-il pas travaillé lui-même à son infortune, en s'isolant volontairement, en se dérobant au train commun des choses pour lequel il ne se croyait pas fait, et en se consacrant à un genre de vie exceptionnel et contraire à la destination de l'homme? De ces premières fautes est née peut-être, par une juste punition, la série ininterrompue des ennuis qui ont usé les ressorts de son âme.

Toutefois, s'il est dans une certaine mesure l'artisan de son malheur, on ne peut l'accuser de s'y complaire. Sa solitude n'est pas oisive; elle est, au contraire, remplie de labeurs où le travail du corps alterne avec celui de l'intelligence. Elle n'est pas non plus orgueilleuse, car loin d'avoir la conscience de facultés supérieures, Senancour souffre du sentiment de son insuffisance.