Quant aux pages qui ont été le fruit de cette existence solitaire, il faut blâmer leur auteur de n'avoir pas repoussé nettement la tentation du suicide et d'être resté dans le doute sur cette question qui exige une réponse formelle. Mais, reconnaissons-le, jamais il n'atténue aucun des arguments qu'on lui peut opposer, et il ne cherche pas à pallier les côtés faibles de ses théories. A côté de son opinion sur le suicide, il expose consciencieusement celle de son correspondant inconnu, comme, après avoir décrit les bienfaits de la solitude, il en révèle tous les maux, avec une exactitude qui enlève au tableau qu'il en trace le prestige dangereux de ce sujet.
Enfin, une grande leçon est rappelée, avec beaucoup de force dans ces livres de bonne foi. Chose remarquable: tous les esprits sur lesquels la maladie du siècle a passé paraissent avoir compris, après bien des recherches, des aspirations et des fatigues, que le bonheur qu'ils souhaitaient ne pouvait exister que dans un état de l'âme, réglé par des habitudes fixes et paisibles. Jean-Jacques Rousseau l'a écrit le premier: «J'ai remarqué, dans les vicissitudes d'une longue vie, que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs, ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelques vifs qu'ils puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clair-semés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état; et le bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instants fugitifs, mais un état simple et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme, au point d'y trouver enfin la suprême félicité.» Après lui, Zimmermann préconisait aussi, comme le grand moyen de bonheur, l'occupation dans le calme. Mais, mieux encore que ces deux écrivains, Chateaubriand a dit la même chose par la bouche de René: «On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle craignait d'être accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre, hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant, je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.» C'est cette même solution de la paix par l'ordre que Senancour vient apporter au problème du bonheur. «Il nous faudrait, fait-il dire à Obermann, il nous faudrait une volupté habituelle et non des émotions extrêmes et passagères. Il nous faudrait la tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante anéantit dans la satiété nos cœurs ennuyés de ses retours, de ses dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets.» Rencontre bien significative, de plusieurs intelligences éminentes à des degrés divers. Mais chez Rousseau, chez Zimmermann et chez Chateaubriand, cette conclusion n'est proposée qu'avec timidité. Rousseau et Zimmermann ont fini désespérés, et Chateaubriand nous montre René mourant dans l'impénitence finale de la mélancolie. Senancour ne tombe pas dans ces excès. Il fait plus qu'entrevoir la vérité qu'il a exprimée, il la dégage par une application pratique. Son Obermann guérit en sortant de l'oisiveté, en rentrant en communication avec les hommes, en travaillant pour eux, en sacrifiant ses intérêts à leur bonheur; et, dans ses Méditations, on voit encore Senancour combattre courageusement le démon de la tristesse, et, quoiqu'il succombe quelquefois sous ses coups, se relever, du moins, et se fortifier par la lutte.
Malgré le caractère modeste de la vie et des écrits que je viens d'apprécier, une célébrité tardive n'a pas complètement fait défaut à Senancour. Un pâle rayon de gloire posthume est venu visiter son tombeau. Lui, dont les œuvres n'avaient occupé jusque-là que quelques hommes de loisir et d'esprit délicat, a été, enfin, présenté au vrai public. Mme Sand lui a consacré une étude enthousiaste qui a eu du retentissement et qui a donné, en quelque sorte, le mouvement à l'opinion. Plus tard, Sainte-Beuve a parlé de lui avec étendue, avec éloge. Un poète anglais, M. Arnold, lui a rendu hommage en de belles stances. M. Auguste Barbier a pris pour sujet d'une poésie celui qu'il appelle «Le noble Obermann;» et, plus récemment, un autre écrivain, M. René Biémont, a intitulé «Le petit-fils d'Obermann,» un roman dans lequel il raconte les souffrances d'une âme inquiète.
Quoiqu'il en soit, Senancour avait jeté d'abord trop peu d'éclat pour avoir, de son vivant, des disciples. Cependant, si l'on n'avait tant abusé de cette expression, je dirais qu'il eut, à son insu, des frères obscurs qui, loin de lui et par une sorte d'inconsciente sympathie, rappelaient ses mœurs et ses sentiments.
L'un de ces hommes était Maine de Biran, dont le nom a grandi depuis, et, comme celui de Senancour lui-même, a fini par recueillir, dans le monde philosophique, une certaine illustration. Les affaires publiques qui ont pris une part considérable de la vie de Maine de Biran, ne l'ont pas, en effet, occupée toute entière, et même dans les fonctions de l'État, et sur la scène politique, il eut toujours un regard tourné en dedans de lui-même.
A la vérité, ces habitudes méditatives ne furent pas chez lui le résultat d'un choix entièrement libre: elles furent en partie la réaction forcée de la dissipation qui avait marqué sa jeunesse. Les récentes publications dont il a été le sujet nous font connaître qu'il avait, à cette époque, mené une existence très frivole. Sa mauvaise santé l'avait engagé à changer sa manière d'être, et il avait suivi ce conseil.
Les événements publics l'avaient aussi détourné de la vie du dehors, et ramené davantage à la vie intérieure. Pendant la Terreur, il s'était réfugié dans une terre éloignée de Paris. Cet asile lui offrait un double avantage: il lui voilait le spectacle des folies sanguinaires qui désolaient la France, et il lui permettait de se consacrer à l'étude de lui-même. Il fut heureux de le retrouver en 1797, lorsque le coup d'État du 18 fructidor l'eut éloigné des assemblées politiques, où son opposition royaliste l'avait fait remarquer.
Maine de Biran s'occupe donc à se voir vivre, et cette contemplation ne lui donne pas toujours sujet de se réjouir. Il se plaint de n'avoir pas la direction de son âme, d'être plutôt passif qu'actif: sa volonté est chose variable; il est obligé de reconnaître qu'elle est subordonnée à la partie matérielle de son être, qu'elle dépend quelquefois du temps ou de sa santé. Il est aussi un certain état qu'il gémit d'éprouver trop souvent: «En cet état, dit-il, absolument incapable de penser, dégoûté de tout, voulant agir sans le pouvoir, la tête lourde, l'esprit nul, je suis modifié de la manière la plus désagréable. Je me révolte contre mon ineptie, j'essaie pour m'en sortir de m'appliquer à diverses choses, je passe d'un objet à un autre; mais tous mes efforts ne font que rendre ma nullité plus sensible.» Il parle ailleurs de «l'agitation ordinaire de sa vie intérieure,» de «sa monotone existence;» enfin plus tard, en 1811, il constate avec regret l'affaiblissement de son imagination et il écrit ce triste mot: «Ma vie se décolore peu à peu.»
A ces analyses d'impressions fugitives et de nuances délicates, à ces confessions d'insuffisance morale, ne reconnaît-on pas le lien qui existe entre Maine de Biran et Senancour? Comme Senancour, il aspirait à la stabilité de l'âme, à la permanence des sentiments intimes. Comme lui aussi, il n'a trouvé le calme qu'en donnant plus de place dans ses pensées à l'élément religieux, en s'élevant davantage vers l'esprit du christianisme; et, bien qu'il éprouvât encore quelquefois «de la difficulté à vivre au dedans comme au dehors» il eut la consolation, avant de mourir, de saisir une foi à laquelle il se tint fortement attaché.
A côté de Biran, on peut mentionner Gleizès, personnage connu par son originalité et sa vie solitaire et indépendante, qui a publié, en 1794, les Mélancolies d'un solitaire; en 1800, les Nuits élyséennes. Ces écrits sont des méditations sentimentales sur les clairs de lune, les cimetières, les ruines, présentées dans une prose poétique et chargée d'images exagérées, souvent tirées de souvenirs bibliques.