Un autre écrivain, qui s'est signalé par son hostilité contre le gouvernement impérial et avait même cru devoir s'exiler après le 18 brumaire, pour éviter d'être compris parmi les victimes du coup d'État, Thiébaut de Berneaud doit aussi trouver sa place ici. Avant ses nombreux ouvrages sur les sciences et surtout sur l'agriculture, Thiébaut avait, en 1798, fait paraître Un voyage à l'Ile des Peupliers, hommage ardent à la mémoire et au génie de Rousseau, dans le goût de celui que lui avaient déjà rendu Mme de Staël et M. Michaud. On en prendra une juste idée par cet éloge qu'en fait, dans un style qui porte bien sa date, un catalogue de libraire de son temps (Lepetit, palais du Tribunat): «Les amis de la nature, de Rousseau, des lettres et de la vertu, ne liront pas sans émotion ce petit ouvrage où respire une âme honnête, et où se manifeste le talent de peindre la campagne et d'exprimer le sentiment.»

Enfin, il convient de rappeler le nom oublié de Cousin de Grainville, l'auteur du Dernier homme (1803). Dans cet ouvrage qui nous montre le globe desséché, usé, éteint, tendant à une mort prochaine, et le génie de la terre fatigué de sa longue existence, mais condamné à vivre encore jusqu'à ce que, par la mort du dernier homme, la terre entre enfin dans l'éternel repos, dans ce vaste et sombre tableau, on a retrouvé «l'expression agrandie de la tristesse d'Obermann.» Cette œuvre, du reste, quoiqu'elle fût fort estimée par Bernardin de Saint-Pierre, et qu'elle ait eu plus tard de nombreux admirateurs, avait été, à son apparition, mal jugée par le public, et dans l'un des accès d'une maladie violente, occasionnée par son insuccès, Grainville s'était précipité dans la Somme qui coulait au pied de sa maison et y avait trouvé la mort.

Tels sont les contemporains de Senancour qui présentent avec lui le plus de ressemblance, et constituent ainsi son entourage nécessaire.

VII
Les Romanciers

CH. NODIER.—Mme DE FLAHAUT.—Mme DE KRUDENER.

De ces esprits philosophiques aux romanciers proprement dits, la distance est sensible, bien que quelques-unes des œuvres que nous avons déjà parcourues soient désignées sous le titre de romans. Mais les véritables romans eux-mêmes offrent pour nous de l'intérêt et ne doivent pas échapper à notre examen.

On connaît la vie de Charles Nodier. On sait quelles furent son éducation intellectuelle, et les vicissitudes de sa jeunesse. Avec le goût des sciences naturelles, il avait celui des lettres, et il s'attacha aux littératures anglaise et allemande. Il se nourrit de Shakespeare, d'Ossian, d'Young, et se prit d'enthousiasme pour Werther. Nodier a singulièrement exagéré les tribulations auxquelles l'exposa son attitude vis-à-vis du pouvoir. Cependant enveloppé à différentes reprises dans de petites échauffourées politiques, et auteur de la violente satire intitulée La Napoléone, il dut, tantôt se retirer comme interné à Besançon, tantôt, peut-être par une précaution inutile, s'enfuir et errer dans le Jura français et en Suisse. Au commencement de 1806, il séjourna à Dôle, et y ouvrit un cours de littérature. Ce fut là qu'il connut Benjamin Constant, qui avait dans cette ville une partie de sa famille. «Leurs esprits souples et brillants, dit Sainte-Beuve, leurs sensibilités promptes et à demi-brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir.» Que de sujets communs d'entretien entre eux! Que de goûts semblables! Ils se virent beaucoup et il est permis de penser que ce ne fut pas sans une influence réciproque de l'un sur l'autre. Ils devaient se rencontrer encore plus tard pour se séparer de nouveau. Longtemps après, Nodier acheva, loin de la politique, une existence désormais exempte de secousses, et entourée d'une croissante célébrité. Dans la première partie de cette carrière inégale, il avait mis au jour de nombreux écrits, dont plusieurs doivent fixer pour quelques instants notre attention.

Les Pensées de Shakespeare (1801), comme les Essais d'un jeune Barde (1804), sont tirées de la mémoire et non de l'imagination de l'auteur. L'épigraphe de ce dernier ouvrage est empruntée à Ossian; le livre contient un chant funèbre sur le tombeau d'un chef scandinave, une traduction d'un chant de Ramond intitulé: Le Suicide et les Pèlerins, et une sorte de romance de Gœthe, La Violette, précédée d'une pensée de Senancour. Ce n'est qu'après ces différentes réminiscences que se lit un morceau sur la solitude composé par Nodier. Encore, cette pièce ne se distingue-t-elle pas par une haute originalité.

Le genre des Tristes (1806) ne diffère pas de celui des Essais. C'est aussi un recueil de pièces en prose ou en vers, le plus souvent imitées de l'allemand ou de l'anglais, et qui sentent «le lecteur familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans les champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même affreuse catastrophe.» La principale part d'invention dans cet écrit consiste à supposer que son auteur inconnu s'est tué d'un coup de lime au cœur. En somme, ces différents opuscules n'étaient en quelque sorte pour Nodier que des réserves dans lesquelles il semblait déposer des matériaux pour l'avenir. Sut-il s'affranchir de ces souvenirs quand il prit la plume pour son propre compte? Réussit-il à être tout à fait lui-même? On en va juger en examinant Les Proscrits (1802) et Le Peintre de Saltzbourg (1803).