Le cadre du roman de «Stella ou les Proscrits» a coûté peu de frais à l'imagination de l'auteur. Un jeune homme fuit sa patrie, pour échapper à la proscription de la Terreur. Dans les montagnes où il cherche un asile, il rencontre une jeune personne, victime comme lui, des fureurs révolutionnaires, et qui se cache dans une chaumière, sous la garde d'une vieille servante. Comme on peut le prévoir, il aime cette jeune personne qui répond à son amour, et qui, trop tard, lui révèle qu'elle n'était pas libre, et meurt d'amour et de remords. Mais, si la fable est peu compliquée, les sentiments sont des plus violents, et le désespoir éclate en manifestations outrées: «J'ai beaucoup vécu, nous dit le proscrit, beaucoup souffert, beaucoup aimé, et j'ai fait un livre avec mon cœur... C'est pour vous que j'écris, êtres impétueux et sensibles, dont l'âme s'est nourrie des leçons de l'infortune.»

Dans cet appareil déclamatoire, qui nous laisse assez froids, il est bien facile de constater l'imitation. Werther est le véritable inspirateur du Proscrit. L'auteur ne se défend pas de l'avoir pris pour modèle, et, dans le cours du roman, il en parle en plusieurs endroits. Introduit dans la demeure d'un ami, le proscrit y trouve d'abord la Bible, Klopstock, Shakespeare, Richardson, Rousseau; mais écoutons la suite: «Lovely me pressa doucement la main, me fixa d'un air mystérieux, tira de son rayon une boite d'ébène, l'ouvrit avec précaution et en ôta un volume enveloppé dans un crêpe.—Encore un ami, dit-il, en me le présentant: c'était Werther. Je l'avouerai, j'avais vingt ans et je voyais Werther pour la première fois! Lovely remua la tête et soupira.—Je lirai ton Werther, m'écriai-je!—Vois, dit-il, comme ces pages sont usées. Quand je vins parcourir ces montagnes, cet ami m'était resté; je le portais sur mon cœur, je le mouillais de mes larmes; j'attachais tour à tour sur lui mes yeux et mes lèvres brûlantes, je le lisais tout haut et il peuplait ma solitude.» Ainsi sur trois ou quatre personnages que contient le roman en voici déjà deux qui adorent ou vont adorer Werther; Stella appartient au même culte. Bien plus, c'est le livre de Werther qui devient le trait d'union entre Stella et le proscrit. La première fois que celui-ci rencontre la jeune femme, elle était assise dans la campagne et lisait; en le voyant, elle avait laissé tomber son livre; mais la conversation engagée étant devenue embarrassante, elle l'avait repris et le volume intelligent s'était ouvert justement à l'endroit où Werther voit Charlotte pour la première fois. Le proscrit qui n'était pas en retard, lui présente aussitôt l'exemplaire dont il était toujours muni depuis la scène précédente. «Encore Werther, dit-il.—L'ami des malheureux, réplique Stella»; et grâce à cette communauté de lecture, l'intimité fait entre eux de rapides progrès. En un mot, ce roman n'est qu'une glorification de Werther; on n'y parle, on n'y sent que d'après Werther, et les malheurs particuliers des héros du livre de Nodier ne sont guère qu'un prétexte pour écrire un pastiche littéraire.

Les mêmes observations peuvent s'appliquer au Peintre de Saltzbourg. Ici encore, l'imitation de Werther est flagrante. Le héros, qui est Allemand, parle de sa résolution de consacrer «à son cher Werther une fosse d'herbe ondoyante comme il l'a souvent désirée.» Il y a plus, dans une préface de 1840, Nodier a reconnu que le type de Charles Munster était emprunté à «cette merveilleuse Allemagne, la dernière patrie des poésies et des croyances de l'Occident,» dont l'influence littéraire commençait à se faire sentir en 1803 «malgré un gouvernement peu sentimental et disposé à traiter de ridicule le langage de la rêverie et des passions, cette expression mélancolique d'une âme tendre qui cherche sa pareille en pleurant et qui pleure encore après l'avoir trouvée parce que toutes les joies du cœur ont des larmes, et cet élan de sensibilité qui est tentée de tout et que rien ne satisfait.» Il est vrai que Nodier affirme aussi qu'il s'identifiait alors avec son modèle, et qu'«il y avait tant de vérité au fond de cette fiction, dans ses rapports avec son organisation particulière, qu'elle lui faisait prévoir jusqu'à des malheurs qu'il se préparait, mais qu'il n'avait pas encore subis.» Cependant, en écrivant ce livre, il paraît avoir obéi surtout au besoin de reproduire un genre littéraire allemand. Mais il faut noter que, dans cette circonstance, il voyait un peu l'Allemagne à travers une contrefaçon française, puisque son roman fut plus particulièrement inspiré, nous dit-il, par la lecture du chant de Schwarzbourg de Ramond, qu'il a même traduit presque littéralement en vers.

Pour justifier les remarques qui précèdent, il suffit de résumer quelques traits de ce Journal d'un cœur souffrant, sous-titre qui rappelle encore «les souffrances du jeune Werther.» Rien à dire des rôles secondaires, si ce n'est qu'un des comparses a recours au suicide pour échapper à ses chagrins; le principal personnage seul mérite une courte analyse. Charles Munster est une victime des discordes politiques; il est exilé; de plus, il souffre d'un amour malheureux. Il se dépeint ainsi lui-même: «A vingt-trois ans, je suis cruellement désabusé de toutes les choses de la terre, et je suis entré dans un grand dédain du monde et de moi-même, car j'ai vu qu'il n'y avait qu'affliction dans la nature et que le cœur de l'homme n'était qu'amertume.» Son chagrin, d'ailleurs, est le plus souvent calme; il ne s'arrête pas à la tentation du suicide, et, s'il forme quelque vœu d'amour désespéré, il l'oublie vite. Il vit le plus souvent seul avec la nature. Renouvelant l'expression de René sur le retour de la saison des tempêtes, il se promet plus «de ravissement» de l'hiver que des beaux jours, et il se plaît à en tracer le tableau. Cependant, à la fin, le malheur use ses forces, et l'épilogue, ajouté à son journal par une main amie, nous le montre se rendant à une abbaye où il veut finir ses jours «ayant les cheveux épars, la barbe longue, le teint hâve, les yeux égarés, et, malgré la rigueur de la saison, ne portant pour vêtement qu'une espèce de tunique grossière, fermée sur la poitrine avec une ceinture de laine» en un mot, portant les traces «d'une profonde aliénation d'esprit.» Enfin, l'auteur nous apprend qu'à la suite d'un débordement du Danube, on a retrouvé son corps inanimé aux pieds des murs du couvent, dans lequel il allait chercher un dernier asile.

Je ne jugerai pas le Peintre de Saltzbourg. Charles Nodier l'a fait mieux que personne ne le saurait faire. Aux gens d'esprit, c'est peine perdue de conter leurs défauts. Ils les savent de reste, et sont les premiers, sinon à s'en corriger, du moins à s'en accuser. Il est donc convenu, de bonne grâce, que son roman péchait «en réunissant au suprême degré les deux grands défauts de l'école germanique, la naïveté maniérée et l'enthousiasme de la tête.» Et n'a-t-il pas fait mieux? Ne s'est-il pas amusé à nous donner de sa propre main la parodie des Werther et des d'Olban? Dans un récit, d'ailleurs beaucoup trop libre, intitulé: Le dernier chapitre de mon Roman, et qui est de la même année que le Peintre de Saltzbourg, il nous introduit dans une réunion de ce temps, un bal à la Société Olympique, et après avoir passé en revue quelques personnages remarquables, il en décrit un autre qui, «le chapeau rabattu, les bras croisés et l'air pensif, s'égare tristement de groupe en groupe sans adresser la parole à qui que ce soit.» Ce jeune homme porte un pantalon jaune et un habit bleu de ciel, pour avoir une conformité de plus avec Werther dont il a fait son héros. Le roman de Gœthe étant tombé dans ses mains alors qu'il avait vingt ans, il conçut le projet d'en faire le guide de sa conduite. «Dès ce moment, il s'occupa exclusivement de toutes les études qui pouvaient le rapprocher de son modèle. A une Charlotte près, l'imitation était déjà frappante de vérité; mais il était bien décidé à compléter la ressemblance, et son imagination spleenetique se familiarisait tous les jours de plus en plus avec le fatal dénoûment. Enfin, il ne s'agissait plus que de découvrir son héroïne et de fixer la durée de l'attaque. Il compulsa toutes les éditions de Werther pour se déterminer sur ce point essentiel.» Mais ce plan si bien conçu n'a pu s'exécuter. Le pauvre jeune homme n'a pas réussi à être malheureux en amour. Il lui a donc fallu renoncer à devenir tout à fait un Werther. Tel est le badinage où se joue Nodier, et qui prouve la justesse de ce qu'on a dit de lui: «Il y a de l'Arioste dans ce Werther.» Sachons-lui gré, d'ailleurs, de n'avoir pas poussé l'imitation de Gœthe et de Ramond jusqu'à célébrer avec eux le suicide. Contre cette coupable folie, il cherche une arme dans la religion; et, dans un autre écrit de cette même année 1803, les Méditations du cloître, signalant les ravages qu'ont faits parmi ses contemporains «la hache des bourreaux et le pistolet de Werther,» il s'adresse au pouvoir, et, dans un mouvement, cette fois parti du cœur, il jette, à peu près comme l'avait fait Senancour, ce cri des temps troublés: «Cette génération se lève et vous demande des cloîtres!»

Concluons: si Nodier appartient à l'école de la mélancolie, il n'y appartient que sous certaines réserves. Néanmoins, il conserva toujours quelque réminiscence de ses débuts. A l'époque même où, dégagé des liens dans lesquels il s'était plu à s'envelopper, il exprime des idées et des sentiments plus originaux, lorsque, sous la Restauration et depuis, il donne au public des romans, des nouvelles tirés de son propre fonds, on y retrouve la trace de ses anciennes habitudes. Dans le roman de Clémentine, il déclare être en sympathie de sentiments avec un certain Maxime Odin, dont il retrace l'ardeur inquiète. Il n'est presque aucun de ses ouvrages qui ne se termine par un dénouement violent; la mort inopinée est le «Deus ex machinâ» de tous ces récits, et la liste de ses héroïnes n'est guère qu'un long martyrologe. Il est certain que, dans l'imagination de l'aimable conteur, il était toujours resté un petit coin pour le lugubre et le ténébreux.

Si la mesure et le naturel manquent souvent à Nodier, ces qualités se retrouvent chez deux femmes qui, comme lui, et à la même époque, se sont fait connaître par des romans.

L'une est l'auteur d'Adèle de Sénanges (1793) et je n'en veux dire qu'un mot. Dans ce récit composé en Angleterre, au milieu des plus cruels chagrins de famille, des douleurs de l'émigration et des étreintes de la gêne, Mme de Flahaut met en scène un anglais, le jeune lord Sydenham, qui se déclare atteint «d'une mélancolie qui le poursuit et lui rend importuns les plaisirs de la société.» Ce caractère est un mélange de l'anglais de Caliste qui l'avait précédé, et d'Oswald qui l'a suivi. Mais il est à peine indiqué. En traitant un sujet à peu près semblable, Mme de Krudener y apporta plus de développement. C'est d'elle que j'ai maintenant à parler.

Mme de Krudener était née à Riga. Élevée dans ce pays un peu sauvage, elle en avait beaucoup aimé la nature sévère et triste. Elle vint à Paris au mois de juin 1789. Elle avait alors vingt-trois ans. Elle était à la fois amie du luxe et de la simplicité, et au milieu de sa vie élégante, elle trouvait le temps d'aller visiter Bernardin de Saint-Pierre, dans son humble retraite du faubourg Saint-Marceau. Plus tard, elle fit un séjour à Lauzanne, et bientôt se lia avec la société qui entourait Mme de Staël. Mais les événenements du dehors devaient venir la poursuivre dans cet asile bienveillant. Comme tant d'autres étrangers illustres, elle ressentit les effets de nos malheurs. L'invasion française de 1798 la força à s'éloigner de la Suisse. Elle y revint cependant quand le torrent eut passé; elle revint aussi en France, et ce fut à Paris qu'elle publia, au mois de décembre 1803, avec un brillant succès, le roman de Valérie. Plus tard, et de retour dans sa patrie, cette femme qui avait connu tous les orages de la passion, étonna le monde par une conversion éclatante, et après des incidents divers qui lui donnèrent, dans quelques grands faits de l'histoire de l'Europe, un rôle important, elle succomba, en 1824, à l'excès de rigueurs ascétiques qui avaient miné sa santé. Mais au moment où elle écrivait Valérie, Mme de Krudener était loin de ces hauteurs mystiques, et les divers incidents de sa vie pouvaient expliquer une disposition mélancolique.

Cette disposition se personnifie dans ce roman moins en Valérie elle-même, qu'en celui qui l'aime, Gustave de Linar. Ce jeune homme a toujours eu le goût de la vie solitaire. Un fragment du journal que tenait sa mère nous le dépeint ainsi: «Il se promène souvent seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par cœur. Un singulier mélange d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux longues rêveries, le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à une extrême tristesse qui lui fait répandre des larmes.» Plus tard, lui-même écrit: «Le comte trouve que je ressemble beaucoup à mon père, que j'ai dans mon regard la même mélancolie; il me reproche d'être, comme lui, presque sauvage, et de craindre trop le monde.» En effet, son imagination le reporte vers les montagnes où s'est écoulée son adolescence. «Ernest, écrit-il, de Luben, à son fidèle ami, plus que jamais elle est dans mon cœur, cette secrète agitation qui tantôt portait mes pas vers les sommets escarpés des Roullen, tantôt sur nos grèves désertes. Ah! tu le sais, je n'y étais pas seul: la solitude des mers, leur vaste silence ou leur orageuse activité, le vol incertain de l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseau qui aime nos régions glacées, la triste et douce clarté de nos aurores boréales, tout nourrissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse. Que de fois dévoré par la fièvre de mon cœur, j'eusse voulu, comme l'aigle des montagnes, me baigner dans un nuage et renouveler ma vie! Que de fois, j'eusse voulu me plonger dans l'abîme de ces mers dévorantes, et tirer de tous les éléments, de toutes les secousses une nouvelle énergie, quand je sentais des feux qui me consumaient!» Et il ajoute: «Ernest, j'ai quitté tous ces témoins de mon inquiète existence, mais partout j'en retrouve d'autres; j'ai changé de ciel, mais j'ai emporté avec moi mes fantastiques songes et mes vœux immodérés.»