Une nature si ardente et si tendre devait être pour l'amour une proie facile: Gustave subit le charme de Valérie, et la violence de l'amour combattu altère gravement sa santé. La maladie du corps cède enfin, mais le mal moral n'est pas guéri. Il se plaint d'être inutile et incompris, de porter avec lui un principe qui le dévore. Il entrevoit sa mort prochaine; elle lui sourit comme le terme de son malheur. Mais ce dénouement, il ne cherche pas à le précipiter. Son affection filiale, ses sentiments religieux le lui défendent. Il supportera donc la vie, mais il ne peut plus soutenir la vue de Valérie: la prudence, l'honneur lui ordonnent de la fuir. Il cherche et trouve un instant de repos à la Grande-Chartreuse de B... d'où il repart pour les Apennins. Il y écrit ces lignes: «Ne me plains pas, Ernest, la douleur sans remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont pas sans volupté. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon cœur; souvent il y a des repos, des intervalles où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie qui n'est pas sans charme vient me bercer.» Mais pour avoir son charme et sa volupté, la tristesse n'en brise pas moins le cœur, et Gustave rend enfin le dernier soupir, soutenu par la religion et par l'amitié.

Ce ne fut un mystère pour personne dans le monde où vivait Mme de Krudener, que les personnages du roman de Valérie étaient empruntés, pour la plus grande partie, à la réalité. Comme Valérie est Mme de Krudener elle-même, Gustave de Linar est un certain Alexandre de Stakief qui éprouva pour elle une grande passion. Il se peut que plusieurs des impressions que l'auteur prête à ce jeune homme, quand il parle de ses vieux souvenirs et de son goût pour la nature, soient des réminiscences des impressions que Mme de Krudener avait gardées de sa propre enfance, et qu'elle se soit plus d'une fois exprimée par la bouche de Gustave aussi bien que par celle de Valérie; mais on ne peut douter que son mélancolique Scandinave, comme on l'a appelé, n'ait vraiment existé avec la physionomie que lui donne le roman; et c'est à cela que le héros de Valérie doit ce cachet de personnalité qui le distingue de ses devanciers et de ses successeurs. Mais en prenant pour sujet de son œuvre ce type nouveau de la maladie du siècle, Mme de Krudener n'a pas suivi les inspirations du hasard; elle a obéi à ses préférences intimes, et l'on peut en conclure qu'elle appartenait au même ordre d'esprits que celui dont elle a tracé un si vivant tableau. Reconnaissons d'ailleurs à son roman, comme à celui de Mme de Flahaut, ce mérite que leur morale est irréprochable, qu'ils ont su concilier la mélancolie et la vertu, et que dans la lutte entre le devoir et la passion, c'est au devoir qu'ils ont donné l'avantage. Cette exception, rare dans la littérature que nous étudions, méritait d'être signalée. On ne la retrouve pas dans l'écrit célèbre que je vais examiner.

L'étude des romanciers m'amène, en effet, à parler de Benjamin Constant. Déjà, j'ai prononcé son nom à propos des amis de Mme de Staël; mais par la nature et par la date de celui de ses ouvrages que je veux surtout examiner, c'est ici seulement que je devais m'en occuper avec quelque étendue.

VIII
Benjamin Constant

Benjamin Constant est né à Lausanne. Élevé d'abord par un père dont la froideur apparente comprimait la tendresse, il suit les universités d'Angleterre et d'Allemagne. De bonne heure il se trouve introduit dans l'intimité d'une femme distinguée, mais alors morose, isolée, dont il a été question plus haut, Mme de Charrière; avec elle il aborde dans de longues conversations et sous toutes ses faces le problème de notre destinée. Sa jeunesse, d'ailleurs, n'est pas exempte de folies. Instruit par une expérience précoce des tristesses de la vie comme de ses charmes, il en est déjà rassasié, et l'abus de l'analyse le conduit à railler tous ses sentiments, et sa raillerie elle-même.

Un jour en 1787, il s'échappe de la maison paternelle pour courir en Angleterre. De Douvres, il écrit à Mme de Charrière: «Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion contrariée, sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous ranime et nous donne de nouvelles forces. J'étais abattu, je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever, en l'honneur de l'ennui, le sacrifice manqué par l'amour.» Mais ces paroles amères qui se terminent par une allusion à une récente aventure de jeunesse, sont bientôt corrigées par une sorte de démenti orgueilleux que Benjamin Constant donne à l'aveu de sa faiblesse: «Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi je m'y amuse comme si c'était celle d'un autre.»

L'année suivante on le retrouve chambellan d'un prince allemand et se faisant plus d'un ennemi par la liberté de son humeur. Puis il se marie. Quel est l'état de son âme en ces années? «Je sens plus que jamais le néant de tout... Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une heure... Je suis parvenu à un point de désabusement tel, que je ne saurais que désirer si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation, plus heureux que je le suis (1790 et 1791).» A propos d'orangers que Mme de Charrière voulait planter, il lui dit: «Je ne veux rien voir fleurir près de moi; je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant et fané.» Et ailleurs: «J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht: je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui. (17 septembre 1791).» Mais ces sentiments étaient-ils bien sincères? non, et il l'avoue ailleurs: «Je suis las, s'écrie-t-il, le 17 mai 1792, je suis las d'être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai plus ni l'amour du bien, ni la haine du mal. Puisqu'avec toute cette affectation d'expérience, de profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je ne suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satiété! Je rouvre mon âme à toutes les impressions; je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a fait que tout décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me rende le bonheur.» Cependant, il revient vite aux habitudes contraires, à la seconde nature qu'il s'est donnée. Le 17 décembre 1792, il se dépeint encore «blasé de tout, ennuyé de tout, amer, égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à le tourmenter; mobile au point d'en passer pour fol, et sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous ses plans.» Et Chênedollé qui le rencontrait à Coppet, en 1797, disait de lui: «Il n'y a plus là ni cœur, ni enthousiasme.» Le reste de cette vie agitée appartient à l'histoire. Je rappellerai seulement qu'exilé en 1803, il se réfugia en Allemagne, où il fréquenta les écrivains en vogue. Ce fut pendant la durée de l'Empire et pendant les loisirs qu'elle lui fit, qu'il conçut et qu'il composa le roman d'Adolphe, publié seulement en 1816.

Adolphe est un jeune Allemand. Il vient d'achever à l'Université de Gœttingue de brillantes études menées de front avec une vie mal dirigée. Dès cette époque, il porte en lui un germe de tristesse et d'ennui qu'il attribue à la société de son père, homme généreux, mais rigide auprès duquel il n'éprouvait que de la contrainte, et surtout à de longs entretiens avec une femme âgée et mécontente de la vie, vivant retirée dans son château «n'ayant que son esprit pour ressource et analysant tout avec son esprit.»—«Pendant près d'un an, dit Adolphe, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces et la mort toujours pour terme de tout, et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux. Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la destinée et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnaient pas. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort.» C'est dans cette disposition qu'il consume au fond d'une petite ville une existence sans utilité et sans attrait. Son esprit ironique lui attire des inimitiés dans un monde où la convention et l'usage décident de tout. Mais en même temps il y rencontre une Polonaise «célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse.» Par un sentiment de vanité, joint à un vague désir de bonheur, il désire lui plaire, et même, entraîné par son imagination, il croit l'aimer. Étrange contradiction, à peine se voit-il aimé lui-même qu'il pressent le terme de ce qu'il a pris pour de l'amour. Dans la liaison qu'il a contractée, il ne tarde pas à voir moins le bonheur qu'il a souhaité, que la dépendance à laquelle il s'est soumis. L'assiduité qu'Ellénore demande lui devient une gêne. Pourtant il ne s'éloigne pas d'elle, et quand son père le rappelle auprès de lui, sur les instances d'Ellénore, il sollicite un délai de quelques mois. Mais à peine a-t-il obtenu ce sursis qu'il le regrette, et n'y voit plus que la prolongation de son esclavage. Alors éclate entre eux un échange de dures récriminations et une scène violente qu'il déplore aussitôt qu'il l'a provoquée. Cependant le terme fixé par son père est arrivé. Il part. Se réjouit-il de sa liberté reconquise? Nullement. Il n'a jamais mieux senti le prix d'une intimité qui est devenue nécessaire à son existence, et bientôt il renoue dans un autre lieu les liens qu'il avait tant souhaité de rompre. Cælum non animum mutat. Faut-il suivre pas à pas l'histoire de cette triste union? Alternatives incessantes de disputes et de réconciliations; fatigue, chez l'un, d'un joug qu'il n'a pas la force de secouer; chez l'autre, amertume d'un amour qu'elle sait n'être pas partagé; opposition toujours renaissante de deux caractères incompatibles fatalement réunis, de deux existences inconciliables qui ne se peuvent séparer: tel est le thème sur lequel se déroulent les variations du livre.

Le dénouement fatal arrive enfin; Adolphe écrit à son père qu'il consent à se séparer d'Ellénore. Cet engagement pris, il en redoute déjà l'accomplissement. Mais la lettre même qui le contient est remise à Ellénore. Celle-ci ne peut survivre à ce coup, et ne tarde pas expirer.