Adolphe retrouve alors toute l'étendue de sa solitude; étranger à toute la terre, il regrette le temps où sa vie avait un intérêt et se réfléchissait dans une autre. Une sorte de conclusion de l'ouvrage nous apprend qu'il ne fît plus que végéter, qu'il ne sût faire aucun usage de la liberté qu'il avait si souvent invoquée, prouvant ainsi qu'on peut bien «changer de situation, mais qu'on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer; et que, comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets, et des fautes aux souffrances.»

Quelle est la portée de ce récit? Je ne m'arrêterai pas à l'assertion de l'auteur qui déclare n'avoir eu d'autre prétention que de convaincre «deux ou trois amis réunis à la campagne de la possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.» Fausse modestie, coquetterie d'écrivain qu'il est facile de démasquer. Adolphe n'est pas une œuvre de fantaisie, mais une composition répondant à un sentiment profond. Quand au sujet même de ce roman, il importe de le préciser. Or Benjamin Constant ne nous cache pas qu'il a voulu montrer «le mal que font éprouver même aux cœurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont.» Le caractère que l'auteur a voulu peindre est donc l'aridité du cœur.

Qu'on ne s'y trompe pas en effet, l'éloignement d'Adolphe pour Ellénore n'est pas un accident vulgaire, un simple prétexte pour mettre en œuvre le combat qui s'agite chez Adolphe entre l'égoïsme et le dévouement; c'est le trait distinctif, c'est le fond même d'une personnalité. Les querelles quotidiennes qui rendent intolérables les rapports d'Adolphe et d'Ellénore n'ont rien de commun avec les dissensions qui punissent souvent les unions irrégulières si exploitées de nos jours par le roman et le théâtre et qu'on est convenu de qualifier du nom de chaîne. Ce qui rend souvent ces sortes d'associations si pesantes pour l'une des deux parties, et quelquefois pour toutes les deux, c'est le besoin de recouvrer son indépendance pour l'aliéner de nouveau, c'est l'inconstance plus que la satiété. Mais reprendre son cœur à peine donné, sans arrière-pensée de le donner ailleurs, voir l'amour s'éteindre en soi avant d'avoir épuisé sa flamme, et s'efforcer en vain de le ranimer, c'est un destin bien différent et un sujet nouveau dans la littérature.

Pendant longtemps l'amour, ses émotions, ses joies, sa puissance, n'avaient-ils pas défrayé la prose et la poésie? Ne le montrait-on pas toujours supérieur aux obstacles qui se dressaient contre lui? Aussi il semblait qu'il ne pût être utilement combattu que par lui-même, et que l'amour de Dieu pût seul vaincre l'amour humain. L'école des mélancoliques avait bien commencé à affaiblir le prestige de l'amour par son dédain plus ou moins affecté pour les émotions communes. Toutefois l'altération maladive de nos facultés aimantes n'avait pas été directement étudiée avant l'apparition d'Adolphe. Ce livre est par excellence le roman de l'impuissance du cœur.

Cet état chez Adolphe avait plusieurs causes: sa jeunesse avait d'abord été austère, puis très dissipée et la réalité trop tôt connue avait tué en lui l'idéal. Il avait, de plus, reçu après les enseignements de l'esprit allemand les leçons d'une femme sceptique, et cette fleur d'illusion, qui est peut-être indispensable dans l'amour, n'avait pas résisté au souffle d'une impitoyable analyse. Ainsi se trouve expliquée l'infirmité morale d'Adolphe. Il ne reste qu'à rechercher si ce personnage est un être fictif ou s'il a été copié d'après nature.

On a sur ce point un témoignage décisif. Une lettre écrite au moment de l'apparition du roman, le 14 octobre 1816, par M. de Sismondi à la comtesse d'Albany, nous donne la clef des pseudonymes du livre. Après avoir parlé du plaisir qu'il prenait à le lire, il ajoutait: «Je crois bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur à chaque page, et que jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. Il est très possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux qu'il ne se peint dans son livre: mais quand je l'ai connu, il était tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux, non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de nouveau, par un sentiment de bonté, celle qu'il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait d'Ellénore de toute ressemblance. Il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la passion n'ont aucune identité; il en résulte qu'à quelques égards, elle se montre dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annoncée. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements.»

De ces révélations curieuses, que Sismondi poursuit et applique aux personnages secondaires du roman, on me permettra de ne retenir que ce qui concerne Adolphe, et de laisser de côté ce qui regarde Ellénore, bien que le masque de ce personnage ait été souvent levé par d'autres mains. Qu'importe ici le nom de cette femme? La supposition de Sismondi à son égard est-elle, d'ailleurs, certaine? Il est obligé de convenir que tout a été changé dans les circonstances qui entouraient le modèle. Qui empêche de supposer que ce modèle ait été emprunté à quelque autre souvenir de la vie de Benjamin Constant? Quand on questionnait celui-ci sur les originaux d'Adolphe, il répondait qu'il s'agissait d'une femme, qu'il nommait, que Chateaubriand a appelée la dernière des Ninon, qui avait été liée, sous le Consulat, à un homme du monde et à laquelle Benjamin Constant avait été lui-même attaché. Il paraît qu'en effet la situation était bien la même que celle attribuée à Ellénore. Gardons-nous donc de désignations indiscrètes et téméraires. Mais le même scrupule ne saurait nous arrêter dans l'indication du héros du livre; héros que Sismondi avait assez approché pour le reconnaître avec sûreté: quoique le cadre adopté par l'auteur soit de tout point imaginaire, Adolphe est son portrait. Benjamin Constant a souffert du mal qu'il a décrit. Il n'a pu aimer, et il a joué la comédie de la passion. Il l'a jouée peut-être par commisération pour la femme qui l'aimait, car comme l'indique Sismondi et comme le dit aussi Mme de Staël qui, dans Delphine, a représenté Benjamin Constant sous les traits d'Henri de Lebensei, «il était plus accessible que personne à la pitié;» mais cette pitié était stérile: elle s'usait en vaines émotions, et en vœux superflus. Nous pouvons ajouter qu'il resta toujours ce que nous l'avons vu jusqu'ici, plein de contrastes et de versatilité; que son âme flétrie ne refleurit jamais; qu'il porta l'amer souvenir «de cette vie si dévastée, si orageuse qu'il avait lui-même menée contre tous les écueils avec une sorte de rage;» que, sous l'influence de Mme de Krudener, «il voulut croire et essaya de prier;» qu'il se soumit même, selon le précepte de Pascal, aux formes extérieures de la piété; mais qu'il demeura jusqu'au bout partagé entre des aspirations éphémères et des regrets impuissants. On l'a vu, pour Benjamin Constant, comme pour Adolphe, et sauf les différences qui existent entre le roman et la biographie, cet état était le résultat d'une philosophie dissolvante, d'une jeunesse trop émancipée succédant à une enfance trop comprimée, enfin d'une existence nomade souvent mêlée au mouvement mélancolique de l'Angleterre ou de l'Allemagne.

Énumérer les éléments divers qui ont concouru à la formation de ce caractère, c'est prononcer sur l'homme en qui on les voyait réunis. Une distinction s'établit naturellement entre ceux qu'apportèrent les circonstances extérieures, et ceux que des fautes personnelles y ont ajoutés. Benjamin Constant ne peut échapper au blâme qu'il a encouru à certains égards que parce qu'il se l'est infligé lui-même à l'avance dans quelques-unes des lignes que nous avons citées. Cet homme éminent est donc un nouvel et irrécusable exemple de la maladie du siècle, et je puis dire qu'il n'en est pas le moins douloureux.

IX
Les jeunes Gens