Nous avons parcouru une double série de personnages, les uns qu'on peut appeler les princes de la mélancolie, les autres formant à ceux-ci comme un cortège. Avons-nous cependant tout dit sur leur époque? Non, derrière les figures plus ou moins illustres déjà citées, on découvre toute une foule innomée, marquée du même sceau qu'elles. Proxima deinde tenent mœsti loca.

Plusieurs documents viennent jeter de la lumière sur cette légion d'inconnus qui appartiennent tous à la jeunesse. Dans un ouvrage intitulé: Lettres Westphaliennes, à Mme de H., publié sous les initiales R. M., le chevalier de Romance-Mesmon écrivait, à la date du 5 juillet 1796, les lignes suivantes: «Toutes les imaginations sont en feu..... Pas de jeune fille qui ne veuille être une Julie, pas un amant qui ne se croie un Werther, à sa mort près cependant, que peu s'empressent d'imiter.... Jamais cette affection de l'âme qu'on nomme sensibilité ne fut exaltée autant que dans notre siècle; jamais le sentiment ne fut aussi analysé, aussi délicat; cela peut se remarquer même dans ses influences physiques, par la prodigieuse quantité de maladies nerveuses qui se voit tous les jours. Les gens qui sont organisés d'une manière si irritable ont les passions plus vives..... On pourrait les nommer la secte des sentimentaux. A leur tête, je placerais Jean-Jacques Rousseau.» Nodier dit aussi, qu'alors une jeune fille «romanesque, sentimentale et nerveuse n'était pas une exception.» Tel était l'état de beaucoup de jeunes esprits pendant la République. Fut-il différent sous l'Empire? Écoutons le langage d'un juge compétent: «Maintenant, dit M. Gueneau de Mussy, dans une Vie de Rollin, publiée en 1805, maintenant, le jeune homme, jeté comme par un naufrage à l'entrée de sa carrière, en contemple vainement l'étendue. Il n'enfante que des désirs mourants et des projets sans consistance. Il est pressé de souvenirs et il n'a plus le courage de former des espérances. Il se croit désabusé et il n'a plus d'expérience. Son cœur est flétri et il n'a point eu de passions. Comme il n'a pas rempli les différentes époques de sa vie, il ressent toujours, au dedans de lui-même, quelque chose d'imparfait qui ne s'achèvera pas. Ses goûts et ses pensées, par un contraste affligeant, appartiennent à la fois à tous les âges, mais sans rappeler le charme de la jeunesse, ni la gravité de l'âge mûr. Sa vie entière se présente comme une de ces années orageuses et frappées de stérilité, où l'on dirait que le cours des saisons et l'ordre de la nature sont intervertis; et, dans cette confusion, les facultés les plus heureuses se sont tournées contre elles-mêmes. La jeunesse a été en proie à des tristesses extraordinaires, aux fausses douceurs d'une imagination bizarre et emportée, au mépris superbe de la vie, à l'indifférence qui naît du désespoir; une grande maladie s'est manifestée sous mille formes diverses. Ceux-mêmes, qui ont été assez heureux pour échapper à cette contagion des esprits, ont attesté toute la violence qu'ils ont soufferte; ils ont franchi brusquement toutes les époques du premier âge qu'ils ont étonné par une maturité précoce, mais sans y trouver ce qui avait manqué à leur jeunesse.»

Ce que M. de Mussy dit de la jeunesse des collèges peut, dans une certaine mesure, s'appliquer également à celle des établissements d'éducation étrangers à l'État. M. de Lamartine nous a ouvert un jour intéressant sur le collège de Belley où il fut élevé, et où il se trouvait avec Raymond de Virieu et Louis de Vignet. Il rapporte qu'un jour, c'était en 1806, Xavier de Maistre avait envoyé de Russie à Mme de Vignet le manuscrit de son Lépreux de la cité d'Aoste, qu'il venait de composer, mais qui ne devait être publié en Russie qu'en 1811, et véritablement connu en France qu'en 1817. Celle-ci l'avait communiqué à son fils Louis; et les trois amis, Lamartine, Virieu et Vignet, avaient emporté dans une promenade le précieux manuscrit et en avaient dévoré les pages émouvantes. Lamartine avait terminé la lecture au milieu d'un profond silence. «Nous nous levâmes alors, ajoute-t-il, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec eux la descente de Virieu-le-Grand. Mais cette lecture nous avait mis sur le front un sceau de mélancolie et de gravité qui n'était pas de notre âge et qui distinguait notre époque de celles qui nous précédaient et qui nous suivaient.» Il y avait donc, dans l'émotion des jeunes lecteurs du Lépreux, plus que l'impression causée par le récit d'une grande infortune; on y sentait l'effet d'une disposition intime et permanente qu'il était intéressant de noter. Nous verrons plus tard combien cela était vrai pour Lamartine; il nous apprend qu'il en était de même pour Louis de Vignet. Celui-ci «savait par cœur, nous rapporte son illustre ami, Les Nuits d'Young et les sublimes passages de Werther, d'Atala, de René.... En tout, c'était la figure de Werther, amoureux, pensif, désespéré, tel que le capricieux génie de Gœthe venait de le jeter dans l'imagination de l'Europe, pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la mélancolie maladive n'incarna son image plus complète sur des traits humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni léger, ni indifférent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.» Ailleurs, Lamartine est encore revenu à la mémoire de Vignet, et en a fait un portrait poétique, où ce jeune homme, «né dans les jours sombres,» et élevé au milieu des paysages sévères de la Savoie, nous apparaît dans l'attitude d'une «plaintive rêverie.»

Ces révélations prouvent qu'une sorte de nostalgie s'était emparée de la jeunesse, sans distinction entre le caractère des maisons où l'instruction lui était distribuée. Il paraît qu'à cet égard, du moins, on y rencontrait un même esprit. Mais je ne pense pas qu'une si triste unité puisse être regrettée par personne.

Il ne faudrait pas croire, qu'échappés des collèges, les jeunes gens entrassent dans une phase définitive de santé morale. Si beaucoup d'entre eux se jetaient dans la vie militaire et si des idées de gloire chassaient de leur cerveau les rêveries maladives, il en était aussi qui, dans l'oisiveté qui les étouffait, conservaient, comme l'a dit Nodier, «un besoin profond et douloureux d'épreuves, d'agitations, de souffrances et surtout de changement.»

Sans doute, dans les manifestations de cette maladie, il faut faire la part de l'exagération, de la mode. Il paraît bien que, parmi ceux qui se montraient atteints du mal du temps, un assez grand nombre cherchait seulement à exciter l'intérêt. L'observateur, dont j'ai reproduit un passage sur la secte des sentimentaux, ajoutait: «Les sentimentaux ont leurs hypocrites, comme les vrais dévots ont leurs Tartuffes.» Plus tard, dans le numéro, daté du 3 octobre 1812, de l'Hermite de la Chaussée-d'Antin, M. de Jouy, parlant de la demeure de Jean-Jacques Rousseau à Montmorency, et constatant les hommages périodiques dont elle était l'objet, faisait ces curieuses remarques: «J'aurais assez mauvaise opinion, je l'avoue, de celui qui parcourerait avec indifférence cette habitation d'un grand homme, mais ce respect pour l'auteur de quelques beaux écrits empêche-t-il de trouver excessivement ridicule cette dame qui vient tous les ans, à pareil jour, à cet hermitage célèbre pour s'y rouler par terre avec des spasmes convulsifs, comme en éprouvaient certains dévots sur le tombeau du diacre Pâris? Empêche-t-il de trouver un peu d'exagération dans ces larmes que j'ai vu verser par une jeune mère et sa fille dans la chambre d'un homme qui mit ses enfants à l'hôpital? Empêche-t-il de rire de cette foule de pèlerins qui ne sont venus là que pour inscrire leurs noms sur les murailles du jardin, et jusque sur le buste du héros, dont la joue droite est couverte tout entière par le nom de M. Thoté?» La même affectation se retrouve dans certaines habitudes sociales, par exemple dans le costume. En général, on imitait les vêtements autant, ou plus que les passions de ses héros. «Le plus flatteur triomphe d'un jeune France en ce temps-là (1797), consistait à obtenir des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther.» Ainsi, la convention se substituait souvent au naturel, mais, au fond, le mal n'existait que trop réellement.

X
Les Etrangers

ANGLETERRE.—ALLEMAGNE.—ITALIE.

Pendant que la France présentait ce regrettable spectacle, quel était au dehors l'état des esprits? C'est ce qu'il importe de rechercher ici, pour être à même d'apprécier l'influence que notre pays a pu recevoir du dehors.