L'Angleterre voyait alors fleurir un poète illustre qui devenait le chef incontesté de l'école de la mélancolie, et qui fondait même celle du désespoir. J'ai nommé lord Byron.

Investi encore enfant d'un titre aristocratique, il prend possession à dix-huit ans d'un vaste manoir, d'une antique abbaye solitaire. D'abord, il s'abandonne à toute la fougue de son naturel; mais il paraît vite se lasser de ses folies, et tout jeune encore, il se montre déjà blasé. Ayant «prodigué tout son été dans le beau mois de mai», ne pouvant plus voir refleurir en lui «la fraîcheur du cœur, il contemple avec une triste indifférence le monde qui s'ouvre devant lui.» Profondément irritable, avide d'originalité, il rompt en visière avec quiconque gêne ou contrarie ses goûts; il brave, il excite à plaisir l'opinion publique. Il affecte de n'avoir jamais eu qu'un ami qu'il a perdu, et cet ami qu'était-il? un chien.

Adolescent, il aimait les courses vagabondes à travers les bois et les montagnes de son pays; homme fait, un instinct inquiet, un besoin de mouvement et de nouveauté, l'aiguillon enfin de l'ennui le poussent vers des pays lointains. Il parcourt la France, la Suisse, l'Italie, la Grèce. Tantôt on le voit sur une frêle embarcation défier la tempête au milieu du lac Léman; tantôt, au galop de son cheval, il dévore les plages de l'Adriatique; tantôt, il tente à la nage la traversée de l'Hellespont, fatale à Léandre. Mais ni le plaisir, ni les voyages ne l'arrachent à son incurable tristesse. Il ne fait que changer le théâtre de ses chagrins, et pour achever cette existence courte et troublée il va se battre pour la libération de la Grèce, et il meurt au moment où il se prépare à attaquer la citadelle de Lépante. Homme extraordinaire par la hauteur, par l'énergie du caractère autant que par le don de poésie, mais se rapprochant du vulgaire par ses passions, il présente un mélange d'éléments disparates qui ne sont pas également avouables, mais il a cherché à s'entourer aux yeux du public d'une grandeur idéale et n'a pas craint d'en emprunter le caractère à un type maudit.

Écoutez comme à dix-huit ans il parle de sa destinée: «Ah! dit-il, quoique je sois d'un naturel hautain, bizarre, impétueux, dominé par le caprice, la proie de mille erreurs qui préparent ma chute, je voudrais tomber seul.» Ainsi à ses yeux sa perte est inévitable; il est l'instrument d'une puissance surnaturelle et il s'y résigne. Les témoins de son séjour à Coppet, ont remarqué qu'il tenait à paraître «amer, sarcastique, prenant plaisir à scandaliser par des propos irréligieux le puritanisme de la société de Genève, enfin qu'il s'amusait à se donner des airs sataniques.» Lui-même raconte qu'un jour à son apparition dans le salon de Mme de Staël, une dame anglaise s'évanouit, ou prétendit s'évanouir, et que toutes les personnes présentes «firent une mine, comme si sa majesté satanique était entrée dans la chambre.» Quand Mme Lamb eut composé son Glenarvon où elle peint Byron sous les traits d'un Don Juan insolent et cruel et comme une figure infernale, Byron n'hésita pas à autoriser la publication de ce roman qui flattait en lui un amour-propre bien singulièrement placé. Du reste, son genre de beauté favorisait cette transfiguration. Son front noble et élevé semblait le siège d'une intelligence plus qu'humaine, et il n'était pas jusqu'à cette difformité légère qui déparait un de ses pieds, qui ne concourût à son prestige, en rappelant l'idée de quelque ange foudroyé, gardant les marques de la chute qui l'a précipité du ciel.

C'est aussi pour le type infernal que sa prédilection s'accuse dans ses premiers écrits. On connaît son portrait de Conrad dans le Corsaire; «il y avait dans son dédain le sourire d'un démon que suscitaient à la fois des émotions de rage et de crainte, et là où s'adressait le geste farouche de sa colère, l'espérance s'évanouissait et la pitié fuyait en soupirant..... Solitaire, farouche et bizarre, si son nom répandait l'effroi, si ses actions étonnaient, ceux qui le craignaient n'osaient le mépriser.»

Lara est le digne frère de Conrad. «Il y avait en lui un mépris continuel de tout, comme s'il avait essuyé déjà ce qui peut survenir de pire. Il vivait étranger sur la terre, comme un esprit errant et rejeté d'un autre monde. Livré à des passions ardentes, leurs ravages avaient semé la désolation sur ses pas, et n'avaient laissé à ses meilleurs sentiments qu'un trouble intérieur et les réflexions cruelles qu'inspire une vie agitée par les tempêtes.»

Quand à Manfred, que je ne puis séparer de Conrad et de Lara, bien qu'il n'ait vu le jour qu'après 1815, son désespoir est plus immense encore. Le poète l'a placé au milieu d'une scène fantastique. C'est au sommet des Alpes, c'est dans la région des glaces et de la foudre que Manfred agit et parle. Il ose défier les éléments et entrer en lutte avec les esprits. C'est une sorte de Faust auquel celui de Gœthe n'a pas été inutile, quoique Byron s'en soit défendu, et n'ait avoué pour son œuvre de rapport de filiation qu'avec le prométhée d'Eschyle; mais c'est un Faust gigantesque et démesuré. Au début, dirai-je de ce poème ou de ce drame? Manfred veut en finir avec la vie. Il fait appel aux forces destructives de la nature: il montre «les vapeurs qui s'amoncellent autour des glaciers; les nuages qui se forment sous ses pas en flocons blanchâtres et sulfureux, semblables à l'écume qui jaillit au-dessus des abîmes infernaux, dont chaque vague bouillonnante va se briser sur un rivage où les damnés sont réunis comme les cailloux sur celui de la mer.» Trompé dans l'accomplissement de son vœu d'anéantissement, Manfred voit apparaître la fée des Alpes, il lui raconte sa vie passée, sa jeunesse solitaire, comment il descendait dans les caveaux pour interroger la mort, et par quelle étude des sciences secrètes, il s'était familiarisé avec les esprits qui peuplent l'infini. Il périt enfin, mais conservant jusque dans la mort son indomptable fermeté, et son arrogance monstrueuse. Manfred, Lara, le Corsaire, forment donc une trilogie qui, avec quelques variantes, offre un personnage unique tenant plus du démon que de l'homme.

On ne saurait en douter, dans ces productions étranges, Byron a voulu placer quelques-uns des traits sous lesquels il aimait à se montrer lui-même. Sans doute, on peut dire avec M. Montégut «qu'il est impossible de voir en elles des types humains, ni des types du temps présent.» Sans doute, les proportions de ces personnages sont excessives. Mais en les dépouillant des exagérations de forme dont l'auteur les a entourés, ils figurent le caractère ennuyé, chagrin et hautain qu'affichait lord Byron.

Dans ses autres œuvres, le poète a tempéré sa manière. Il a renoncé à l'appareil de la terreur; mais ses héros sont toujours attristés. Qui ne connaît ce portrait de Childe Harold? «Avant que le premier terme de sa vie fut passé, Harold éprouva le goût de la satiété. Il avait parcouru tous les dédales du vice, sans jamais réparer ses torts. Or, Childe Harold avait le cœur malade. Il voulait s'éloigner de ses compagnons de débauche; on dit que parfois une larme brillait dans ses yeux sombres et humides, mais l'orgueil l'y glaçait souvent. Il allait errer seul à l'écart et dans une rêverie sans charme. Il résolut enfin de quitter sa patrie... Rassasié de plaisirs, il soupirait presque après le malheur: pour changer de théâtre, il serait descendu volontiers même dans le séjour des ombres.» Tel est l'état de spleen dans lequel il entreprend son pèlerinage où je ne le suivrai pas. Je remarquerai seulement que son passage en Suisse fournit au poète l'occasion d'exprimer son admiration pour Rousseau dont il recueille pieusement les traces dans les lieux illustrés par son souvenir. Inutile d'ajouter, d'ailleurs, que Childe Harold par son ennui représente Byron lui-même.

Le même type apparaîtra plus tard dans son Don Juan. Au premier aspect, le Don Juan de Byron ne paraît être qu'un jeune homme amoureux du plaisir et de l'action. Il ne court pas, comme d'autres Dons Juans, à la recherche d'un idéal de bonheur qui le fuit sans cesse. Cependant au milieu du récit de ses entraînements divers, combien il sème d'amères réflexions! Quelle ironie intarissable vis-à-vis des principes de la morale universelle, des convictions communes, de toutes ces choses qui font battre le cœur des simples honnêtes gens! Dans ces épanchements de verve sarcastique, est-ce le poète qui parle? Est-ce seulement le personnage auquel il donne la vie? C'est ce que la trame du poème ne permet pas toujours de distinguer. Mais, qu'importe? Au fond, et quoiqu'il s'en défende, Byron et Don Juan se tiennent par des liens étroits, et l'on doit même dire que l'auteur s'est bien mieux et plus fidèlement dépeint dans cette création et dans celle de Childe Harold, que dans les conceptions violentes et déréglées sorties d'abord de son ardente imagination. Ainsi, sous des formes diverses, c'est toujours le même sentiment que décrit Byron, et il est vrai de dire, comme Macaulay: «Jamais écrivain n'eut à sa disposition une aussi vaste source de mépris, d'éloquence et de désespoir.»