Ce qui est moins évident c'est la sincérité de ce désespoir. L'éminent compatriote de Byron, que je viens de citer, a dit à ce sujet: «Il est permis de douter qu'il ait jamais existé, ou qu'il puisse jamais exister un homme répondant à la description qu'il nous a laissée de lui-même; mais il est incontestable que Byron n'était pas cet homme-là. Il est ridicule de supposer qu'un homme dont l'esprit aurait été véritablement imbu de mépris pour ses semblables, aurait publié chaque année trois ou quatre volumes pour le leur dire, ou qu'un homme qui aurait pu affirmer en toute sincérité qu'il ne recherchait la sympathie de personne, aurait permis à l'Europe toute entière d'entendre ses adieux à sa femme et la bénédiction qu'il adressait à ses enfants... Je suis pourtant bien loin de croire que sa tristesse fut entièrement feinte... Mais il découvrit bientôt qu'en faisant parade de son malheur devant le public, il produisait une immense sensation. L'intérêt qu'excitèrent ses premières confessions le conduisit à affecter une tristesse fort exagérée, et l'affectation agit probablement sur ses sentiments. Il aurait vraisemblablement été fort embarrassé lui-même, s'il avait été forcé de faire la part de la vérité et celle de la mise en scène dans le caractère qu'il se plaisait à s'attribuer.» La vérité paraît être dans cette appréciation humoristique. Byron fut triste, mais bien moins qu'il ne l'a dit.
Par malheur, le rôle qu'il n'a cessé de jouer ne fut que trop pris au sérieux par le public, et il exerça sur ses contemporains une remarquable influence. «Le sentiment qu'éprouvaient à son égard les jeunes amateurs de poésie ne peut être compris que par ceux qui l'ont éprouvé. La popularité de Byron fut sans bornes parmi la masse des jeunes gens qui ne lisent à peu près que des ouvrages d'imagination. Ils achetaient son portrait; ils faisaient collection de ses moindres reliques; ils apprenaient par cœur ses poèmes; ils faisaient les plus grands efforts pour écrire comme lui et pour se donner les mêmes airs que lui. Beaucoup d'entre eux étudièrent devant leur glace dans l'espoir d'attraper le pli de la lèvre supérieure et les sourcils froncés qu'on remarque dans quelques-uns de ses portraits. Quelques fanatiques allèrent même jusqu'à bannir leur cravate, à l'imitation de leur grand modèle. Pendant quelques années la presse de la Minerve ne fit pas paraître un seul roman sans un noble personnage mystérieux et infortuné comme Lara. On ne saurait se faire une idée de la quantité d'étudiants pleins d'espérance et d'élèves en médecine qui devinrent de sombres infortunés pour lesquels la fraîcheur de l'âme ne retombait plus en rosée, dont les passions étaient réduites en cendre, et qui ne pouvaient même plus se soulager par des larmes.» Jusque-là il n'y avait guère que du ridicule. Mais, ajoute lord Macaulay, «il s'établit bientôt dans le cœur d'un grand nombre de ces enthousiastes une association pernicieuse et absurde entre la vigueur intellectuelle et la dépravation morale. Ils finirent par extraire de la poésie de lord Byron, un système de morale, composé à la fois de misanthropie et de goût pour la volupté.» Byron est donc une preuve nouvelle de ce que nous avaient déjà montré Gœthe et Chateaubriand: la facilité avec laquelle le génie séduit les jeunes intelligences, et le danger de jeter dans des imaginations tendres des germes d'égarement qui s'y développent avec une force imprévue, et que ceux qui les ont semés ne sont plus maîtres d'anéantir.
En Allemagne, aucun grand nom à opposer en ces temps à celui de Byron. Mentionnons cependant Henri de Kleist, poète et auteur dramatique qui, à la suite des désastres de sa patrie, tombé dans une mélancolie profonde, se donna la mort, et que M. Mundt, dans son histoire littéraire, définit «le Werther politique de son époque;» Jean-Paul Richter qui, après une enfance solitaire dans les montagnes de la Bavière et de la Bohême était devenu fantasque et misanthrope, et dont Mme de Staël a dit: «La mélancolie continuelle de son langage ébranle quelquefois jusqu'à la fatigue;» Justin Kerner, écrivain quelque peu maladif, remarquable, a dit M. H. Blaze, «par une ardeur vague et saisissante, par cette indicible aspiration qui refuse de s'expliquer ouvertement, ce désir sans fin que les Allemands appellent Sehnsucht;» enfin, l'auteur des Contes fantastiques. Hoffmann, dont l'existence fut souvent agitée par les événements publics, nous montre dans un de ses plus intéressants récits Don Juan à la recherche de l'éternel féminin, s'irritant de ne pas rencontrer l'idéal qu'il poursuit, dédaignant le bonheur selon les idées bourgeoises, mais écrasé par les plaisirs de la vie réelle, et n'en rapportant en définitive qu'un immense mépris pour l'humanité et pour les déceptions de la vie, type dangereux que nous retrouverons ailleurs dans le cours de cette étude.
Mais que la littérature ne nous fasse point oublier les autres manifestations des sentiments de cette époque, et n'omettons pas de dire qu'alors, en Allemagne, la musique portait la même marque que les autres œuvres de l'imagination. Rappelons Schubert et ses mélodies, surtout son beau chant de l'Adieu, celui de l'Éloge des larmes, si pénétré de mélancolie.
Jusqu'à présent nous avons vu ces sentiments se manifester surtout chez les peuples du Nord. Voici que le phénomène d'une œuvre maladive dans une contrée méridionale vient donner un démenti aux théories trop absolues de Mme de Staël que j'ai rappelées plus haut. Mais tel était, au commencement du siècle, le trouble des esprits, que toutes les régions de l'Europe paraissent en avoir ressenti quelque chose. Les dernières lettres de Jacopo Ortis, par Ugo Foscolo (1802), ne laissent, à ce sujet, aucun doute pour l'Italie.
Le héros de ce roman est un jeune homme souffrant d'un double amour malheureux: il aime une jeune fille fiancée à un autre; il aime sa patrie, et il a la douleur de la voir livrée à la domination d'un conquérant. Aussi il maudit l'humanité; pour lui tous les hommes sont ennemis et «le monde n'est qu'une forêt peuplée de bêtes féroces.» Accablé par ces deux douleurs, «son cœur se gonfle et gémit, comme s'il voulait s'échapper de sa poitrine.» Mais il ne veut pas guérir. «Je te l'avoue, écrit-il à son confident, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures à l'endroit où elles sont le plus mortelles, je les rouvre et je les regarde saigner.» Et cependant, en même temps, il déclare son mal insupportable. Renonçant à tout effort comme à toute espérance, et sans s'arrêter aux conseils du devoir, à la pensée du désespoir inévitable d'une mère, il se décide à mourir. Après avoir longuement discuté ce projet, il l'exécute froidement.
La ressemblance d'Ortis et de Werther est manifeste. Je ne vois dans Ortis qu'un trait nouveau, cette souffrance patriotique qui se mêle à son chagrin d'amour, et, par ce côté, il ressemble au Werther politique dont je parlais plus haut, à ce malheureux Kleist, victime trop réelle de son désespoir de citoyen. Sauf cette addition, Werther et Ortis sont bien frères; sans parler des ressemblances de forme entre les deux ouvrages, on trouve dans tous deux le même amour qui ne peut être ni satisfait, ni éteint, la même haine des hommes, le même goût de la solitude, la même complaisance à se nourrir de sa douleur, la même impuissance à la supporter, enfin le même dénouement tragique d'une existence inutile. Seulement Werther se tue d'un coup de pistolet dans la tête, et Ortis d'un coup de lime au cœur.
Aussi les mêmes critiques s'adressent aux deux ouvrages; et pour Ortis la condamnation est d'autant plus facile qu'il l'a prononcée lui-même. «Il y aurait plus de courage sans doute, dit-il, à supporter ses maux; mais le malheureux entraîné par un torrent et qui a la force d'y résister, sans savoir l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?» Ainsi nous avons son aveu: c'est le courage et non la force qui lui manque. Plus sincère que le héros de Gœthe, qui repoussait pour le suicide la qualification de lâcheté, celui de Foscolo semble l'accepter. C'est ce dernier avis qu'on partagera.
Le dénouement par le suicide s'explique, d'ailleurs, moins naturellement dans le roman italien que dans l'ouvrage allemand. Cet acte de désespoir n'était guère dans les mœurs d'une nation légère et amoureuse de la vie. Gœthe, qui la visitait, en 1786, remarquait «qu'on y entendait presque tous les jours parler de meurtres; mais qu'on faisait trop de cas de sa propre vie dans ce pays pour s'en délivrer comme d'un fardeau; et rien même n'autorisait à penser que l'on y crût à la possibilité d'un acte semblable.» En tout cas, on doit croire qu'à raison de ce trait des mœurs nationales, l'exemple de mort volontaire proposé par Foscolo ne rencontra guère d'imitateurs chez ses compatriotes, et l'on pourrait voir un indice du peu de popularité de son ouvrage en Italie, dans un fait tiré de l'Épisode de Graziella, qui paraît pris dans la réalité. Lamartine y raconte que dans l'île de Procida, où l'avait jeté une tempête, il s'était mis à lire à la famille de pêcheurs qui lui donnait asile les livres échappés à son naufrage, mais que, tandis que ces gens simples suivaient avec émotion les malheurs de Paul et Virginie, ils ne pouvaient parvenir à comprendre le désespoir de Jacopo Ortis.
J'ignore si l'auteur de ce dernier ouvrage eut à subir sous ses deux formes le même martyre que son héros, mais on sait qu'il le subit au moins en partie; qu'il fut le témoin désolé de la déchéance de Venise, sa patrie, de sa chute au pouvoir des armées étrangères; qu'il passa par toutes les horreurs du siège de Gênes; enfin qu'il eût une existence agitée et ne trouva le bonheur ni dans les affaires, ni dans la retraite, ni dans l'étude, ni dans les plaisirs.