Sa physionomie répondait à son caractère et à son talent. Au rapport de Sismondi, il avait «une superbe figure mélancolique et passionnée, tout à fait semblable à celle qu'on aurait supposée à son héros Jacopo Ortis.» Outre ce roman, il avait écrit plusieurs ouvrages parmi lesquels il faut distinguer les Sepolcri (1808), où il célèbre les grands hommes et où l'on retrouve les traces de sa mélancolie habituelle. Il a, d'ailleurs, laissé peu d'imitateurs dans son pays. Son illustre compatriote, Silvio Pellico, bien qu'il présente avec lui quelques rapports, n'a rien donné qui soit de nature à être noté à cette place.

Quoi qu'il en soit, en Angleterre, en Allemagne, en Italie même, se produisait alors à des degrés divers un mouvement d'esprit analogue à celui qui agissait sur la France.

XI
Caractère et causes du mal du siècle de 1789 à 1815.

Ce mal était grave. Il l'était par son étendue: il frappait l'âge mûr comme la jeunesse, les écrivains brillants comme les penseurs austères, les femmes du monde comme les hommes. Il était grave aussi par sa profondeur; quoique parfois mêlé d'exagération, le plus souvent il était sincère. Il attaquait toutes les puissances de l'âme, la pensée, la volonté, l'amour, la foi. Il ébranlait les plus hautes intelligences, et troublait les plus claires notions du vrai et du bien. Cette gravité s'explique, indépendamment des raisons que j'ai indiquées pour chaque cas particulier, par plusieurs raisons générales.

Il était impossible qu'une explosion de scepticisme et de mélancolie aussi violente que celle qui avait éclaté dans le cours du XVIIIe siècle, tant en France qu'à l'étranger, ne se fît pas ressentir pendant un certain temps. Et en effet, pour ne rappeler que les principaux sujets de cette étude, l'influence de Jean-Jacques Rousseau est visible chez Mme de Staël, Chateaubriand, Senancour, Byron; celle d'Ossian et d'autres poètes anglais chez Baour-Lormian et Chateaubriand; celle de Gœthe chez Legouvé, Mme de Staël, Senancour, Nodier, Ugo Foscolo.

Mais si certaines théories de Jean-Jacques Rousseau et de quelques-uns de ses disciples en France ou ailleurs, si leur culte excessif pour la vie solitaire ont pu entraîner beaucoup d'esprits, la Révolution fit bien davantage en ce sens pour les Français; et j'entends par là, non seulement ceux que la naissance avait faits tels, mais aussi ceux qui l'étaient devenus par le langage, par les habitudes et par l'affection. Elle força une partie de la société dont je parle à pratiquer, bon gré mal gré, ce qui n'était jusque-là qu'un goût libre et une mode facultative. Elle se chargea d'accomplir par la violence le rêve des philosophes. Combien de Français ont été réduits, pour échapper aux dangers qui les menaçaient, à chercher en France des retraites inaccessibles ou même à recourir à l'exil. Delille l'a dit dans le Poëme de la Pitié (1809).

Des malheurs où l'État est plongé,

Le plus affreux n'est pas l'Empire ravagé;

Ses enfants dispersés aux quatre coins du monde,