C'est ainsi que la Révolution et ses conséquences directes ou lointaines ont été une grande cause de souffrance pour Mme de Staël, par Sismondi, Chateaubriand, Chênedollé, Mmes de Caud et de Beaumont, Ballanche, Maine de Biran, Mmes de Flahaut et de Krudener.

L'Empire dans une certaine mesure a produit les mêmes effets. A Dieu ne plaise que je confonde le régime de la Terreur et le régime du gouvernement impérial; que je place sur la même ligne leurs intentions, leurs œuvres respectives. Mais il est aisé de démontrer que, sous l'Empire comme sous la République, il y eut pour les Français plus d'une retraite, volontaire ou forcée, plus d'une oisiveté imposée par les événements, plus d'une intimité, qu'on n'eût peut-être pas choisie, avec les littératures étrangères, enfin plus d'une patriotique tristesse. Le nombre des prisonniers d'État n'a pas laissé d'être assez considérable. L'exil a joué aussi son rôle. Benjamin Constant fut exilé par le premier Consul qui allait devenir l'Empereur. On peut dire que Mme de Staël subit la même peine, car sa patrie véritable était Paris, et la réduire au séjour de Coppet, c'était en réalité l'expatrier. Charles Nodier n'eut à supporter qu'un demi-exil. Il fut seulement, ou se tint par prudence, éloigné de Paris. Paris devint à son tour un lieu d'internement, mais il ne fut pas choisi pour les Parisiens; il fut réservé à une femme que tout rappelait à Florence, et à ce propos Bonstetten lui écrivait: «Vous voilà, Madame, comme le pêcheur de l'Évangile, forcé d'entrer en Paradis. Je suis dans un pays où l'on vous envie vos péchés, si tant est que vous en ayez commis, et encore plus votre purgatoire.» Plusieurs crurent, d'ailleurs, devoir prévenir la disgrâce du maître; Chateaubriand donna cet exemple. D'autres, comme Sismondi, ne purent supporter l'absence de la liberté, et allèrent chercher ailleurs un pays où l'on pût parler et écrire à l'aise. En général, le parti des mélancoliques est aussi le parti de l'opposition au gouvernement impérial, et le retour de quelques-uns d'entre-eux à des idées plus riantes coïncide avec la fin de leur hostilité politique.

Pendant toute la durée de la République et de l'Empire, on ne voit qu'un moment, un seul, où nulle cause de désunion n'apparaisse en France, et où l'espérance semble briller à tous les yeux. Ce fut l'heure où succédait aux excès sanglants de la tyrannie de Robespierre, à la corruption du Directoire, un pouvoir soucieux de force et de dignité. Alors la patrie renaît, les bannis sont rappelés. Tout meurtri qu'on est encore des coups de la tempête, et quels que soient les deuils qu'on porte en son cœur, on se rapproche avec confiance; les hommes appartenant à l'ancienne France se réconcilient avec la nouvelle. C'est le moment où Chateaubriand accepte de servir le premier Consul, et où Joubert parlant du héros de Marengo s'écrie: «Je l'aime! sans lui on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée.» Hors cette courte trêve, cette heureuse conjonction d'astres favorables, la France n'a connu pendant vingt-cinq ans que des alternatives d'agitations sanglantes, ou d'énervante compression, qui paraissaient presque également intolérables à des hommes épris à la fois d'ordre et de liberté, et qui, à quelques égards, entraînaient de semblables résultats.

Mais si, dans cet espace de temps la France a été plus maltraitée que le reste de l'Europe, elle n'a pas seule souffert. Les perturbations qui l'ont travaillée s'étendaient à la plupart des peuples, éprouvés comme elle, de près ou de loin, par les soucis politiques et par les grandes guerres; et l'on aperçoit bien le contre-coup de ces secousses, par exemple, dans Henri de Kleist et dans Ugo Foscolo. Les mêmes causes, ou peu s'en faut, ont donc produit les mêmes effets en France et à l'étranger pendant le cours de la République et de l'Empire.

Cette continuité explique pourquoi beaucoup de personnages qui figurent dans cette étude se retrouvent et sous l'Empire et sous la République, et pourquoi aussi j'ai compris dans un examen unique, l'époque qui renferme ces deux régimes.

Voilà pourquoi enfin cette époque tout entière, du moins sous le rapport dont je m'occupe, doit être jugée d'après un même principe. Oui, la génération qui l'a remplie peut invoquer comme excuse de son mal, quand il est sérieux, d'une part, le douloureux héritage qu'elle avait reçu de celle qui l'avait précédée, et d'autre part, les nouveaux sujets de plainte qu'ont créés pour elle les malheurs publics. Toutefois cette excuse ne saurait justifier toutes ses faiblesses et amnistier des torts qui n'étaient pas le fait d'une inévitable fatalité.

III
1815-1830

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I
Les poètes.