En effet, c'est son moi qu'il décrit dans ce recueil, et surtout son moi amoureux; mais c'est aussi, comme dans les sonnets de Déclin précoce, Pathologie, Spleen, son moi attristé et gémissant de la décadence du corps à côté de la vigueur persistante de l'âme. Après ces vers, il se fait dans la vie poétique de Dondey un grand intervalle de silence; un profond chagrin, la perte d'une personne bien chère, en est la cause, et quand plus tard le poète retrouve la voix, il la consacre à des méditations philosophiques empreintes d'amertume. Rien ne prouve mieux combien il a souffert que la conclusion à laquelle il arrive: le néant envisagé comme sa meilleure espérance.
Comme lui, Boulay-Paty a chanté sa passion; comme lui, il a vu la mort la briser; il paraît seulement s'être relevé enfin de l'abattement où ce coup l'avait plongé. Il avait, d'ailleurs, été toujours plus en dehors, moins contenu que Dondey, différences qui n'excluent pas les ressemblances que j'ai signalées, et qui se retrouvent dans les œuvres comme dans la vie des deux poètes.
C'est en 1834 que Boulay-Paty publiait sous le nom d'Élie Mariaker un volume de poésies. L'édition était ornée d'une eau-forte représentant un jeune homme vêtu d'une longue redingote à la coupe de 1830, appuyé sur son coude, au sommet d'un pic dominant une ville sombre. Un démon grimaçait à ses côtés, tandis que lui regardait un ange monter vers la partie lumineuse du ciel. Ce détail, que j'ai voulu rapporter, malgré son apparente frivolité, confirme bien la faveur particulière dont les démons, on l'a vu plus haut, jouissaient dans l'école romantique. La mode du temps n'est pas moins manifeste dans le long morceau en prose consacré à la vie d'Élie Mariaker.
«Élie, y est-il dit, naquit en Bretagne... Son premier âge se ressentit de cette nature grande et sauvage; nul doute que cette étendue de flots et de ciel ne commençât déjà à faire dans son âme cette immensité que rien ne put remplir.» Il se sent entraîné vers la poésie, mais il est forcé de faire, dans l'étude d'un homme de loi, un rebutant apprentissage des affaires. Il aborde le monde avec des illusions bientôt déçues sur l'amitié des hommes et la tendresse des femmes. Mais chaque année pendant les vacances, il se retrempe dans la vie de famille. Là, il lit les poètes, Ossian surtout dont il porte toujours un volume. Il se plaît aussi à contempler à minuit, de sa fenêtre, le spectacle de la nature. Un premier amour trompé lui suggère la pensée du suicide, mais un vieux pistolet emprunté pour ce funeste usage trahit son dessein; Élie rentre donc dans le monde; mais il y rentre découragé. En même temps, il se jette dans l'étourdissement des plaisirs. «Il était dans le vague de la vie, il avait cette mélancolie noire, maladie de jeunesse, engendrée par la science précoce de notre civilisation avancée, espèce de folie causée au cerveau par les rayons brûlants d'une expérience trop hâtive.»
En ce temps là, il se lie avec un jeune homme, Frédéric, «d'une imagination effrénée, un frère inconnu de Rousseau, d'Obermann, un grand poète à qui il ne manquait, en effet, que la voix des vers.» Avec lui, il s'adonnait à ces fêtes décrites dans le Pandæmonium de Dondey. «La poétique de l'orgie leur souriait, la flamme du punch leur semblait leur âme usée, prête à s'éteindre sur leur vie brûlante.» Les deux amis prenaient alors les costumes les plus variés; ils se justifiaient à eux-mêmes ces débordements par des autorités littéraires. Ainsi «il s'arracha violemment à la désillusion de ses rêves romanesques par les égarements, par les désordres; il y usa son enthousiasme sans y puiser du repos.» Les effets de ses écarts ne se firent pas attendre. «Ennuis fades, irritants caprices, transports fous, fiévreuses déceptions, ironies amères, étranges espérances, doutes ténébreux, foudroyants désespoirs, voilà ce qu'il y avait en lui.»
Toutefois, au milieu même de ses erreurs, il n'avait cessé d'aspirer à un amour meilleur, d'attendre une femme inconnue qui devait le régénérer. Il la rencontra enfin, cette femme, à un bal que donnait sa mère. Leurs serments furent vite échangés. N'était-elle pas bien faite pour captiver un cœur triste comme le sien? Elle était sérieuse, et Élie estimait que le rire dépare la plus noble figure humaine; elle était pâle et «sans cela il n'aurait pu l'aimer» car il pensait que sur les visages frais et arrondis il n'y a rien, «parce que la mer s'étire et se ride quand il y a un orage.» Quels ont été les incidents de cette liaison? Je n'ai pas ici à le dire. Qu'on sache seulement que sa courte durée est traversée par diverses épreuves, que pendant les absences auxquelles il doit se soumettre, Élie retrouve quelque peu sa mélancolie, et qu'enfin une catastrophe inattendue vient interrompre ses amours. D'abord fou de douleur, Élie, après une crise plus violente, se réveille guéri, et abandonnant nos tristes régions, privées de soleil, il va recommencer une nouvelle existence sous le ciel de l'Amérique.
Ce que la vie d'Élie Mariaker vient de nous révéler, ses poésies le reproduisent sous une autre forme. Amour, absence, retour, désespoir, folie, telles sont les divisions de la partie poétique du volume; cette partie est traitée dans le même esprit que celle qui la précède. On y retrouve le même besoin de l'effet, le même désir de se rapprocher de certains modèles. D'abord les épigraphes qui, selon la mode du temps, décorent, non seulement chaque division de l'œuvre, mais chacune des pièces qui la composent, sont souvent empruntées à Byron, à Ossian, à Foscolo, à Gœthe. C'est ce dernier qui paraît avoir le plus attiré Boulay-Paty. Élie en est encore au culte de Werther:
J'étais comme Werther et j'avais un frac bleu
Qui m'était resté cher par-dessus toute chose.
Il imite aussi son devancier Joseph Delorme; cependant il va plus loin que ses maîtres dans la voie lugubre. Ainsi par un singulier désordre d'imagination, il rêve l'amour avec un cadavre, l'intimité avec un squelette, et cette passion d'outre-tombe n'est troublée que par un souci, l'ennui d'avoir pour rivaux les vers qui rongent le corps de la femme aimée.