Cette sinistre conception, nous conduit à un autre poète qui, lui aussi, est entré à un certain moment dans la même voie. On sait que Théophile Gautier a écrit une Comédie de la mort, avec ces deux sous-titres: La Vie dans la Mort; la Mort dans la Vie (1838). Dans la première pièce, il suppose que tous les morts d'un cimetière sont vivants dans leurs cercueils, et il se complaît à décrire les noires pensées, les rêves effrayants de ces malheureux qui survivent à leur destruction. Dans la seconde, il parcourt toutes les douleurs, toutes les misères qui accablent les hommes et qui empoisonnent leur existence. Cette vie posthume et cette mort anticipée sont peintes avec les couleurs les plus sombres qui puissent s'offrir à une imagination affolée. La pensée de cette œuvre étrange paraît lui avoir été inspirée par les tableaux d'Holbein et d'Albert Durer; Théophile Gauthier a même consacré une pièce de vers à ce dernier; mais, aux traits prêtés par la peinture allemande, le poète a ajouté toutes les ressources que fournissait la mélancolie moderne.
On peut supposer qu'il n'y avait là qu'un jeu d'imagination bizarre, et, en effet, cette fantaisie satisfaite, Théophile Gauthier est rentré dans des habitudes bien différentes. Mais il ne manqua pas, dans le même temps, de poètes qui prîssent au sérieux l'idée de la mort, soit en l'appelant de leurs vœux, soit même en allant au-devant d'elle.
Émile Roulland en est resté au premier de ces deux degrés. Il a laissé des Poésies (1838) dans lesquelles on peut remarquer une épître à Byron, et des fragments empreints de tristesse, par exemple celui-ci:
Il est des fronts que l'infortune
A ceints de son bandeau de fer, etc.
Porté à la rêverie, contemplateur assidu de la nature, admirateur passionné de Lamartine, il fut vite aigri par des échecs répétés dans la poursuite d'emplois dont il se croyait digne. Il était triste sous une apparence de gaieté, et comme l'a dit Boulay-Paty qui s'est fait son éditeur: «le coin de marbre froid s'apercevait sous les fleurs.» Il était un de ces jeunes hommes qui promenaient dans le monde, et au milieu des fêtes, une mélancolie, dont on a pu souvent suspecter la sincérité. Il disait:
Au souffle harmonieux du bal qui tourbillonne
Comme la feuille au vent, mon âme s'abandonne.
Femmes, n'en croyez pas mon visage trompeur,
J'ai le rire à la bouche et la tristesse au cœur.