«Pris par moments, ajoute Boulay-Paty, de la funeste épidémie morale du siècle, du mal rongeur enfin, il ne levait le regard vers le ciel que pour douter de la bonté divine.»
Toutefois, ces égarements n'étaient pas de longue durée. Il revenait vite à des idées douces et religieuses, mais alors il s'abandonnait surtout à la pensée de la mort. La mort était pour lui l'asile suprême, le refuge assuré contre l'infortune. Ce refuge ne lui fut pas longtemps refusé. Il mourut le 12 février 1835, date qui coïncidait, nous le verrons plus loin, avec la représentation d'une œuvre dramatique, offrant avec cette mort, une douloureuse analogie.
Un peu plus d'un mois avant Roulland, s'éteignait la jeune Élisa Mercœur, dont on a publié, en 1843, les œuvres, peu originales et visiblement inspirées de la littérature de l'époque. Plus impatiente que Roulland, Élisa Mercœur n'avait pas attendu pour tenter de sortir du monde qu'elle y eut accompli sa tâche. Elle avait, mais vainement, essayé de s'asphyxier avec des fleurs. On s'étonne de la profondeur du mal qui s'était emparé des jeunes intelligences, quand on songe que cette enfant n'avait pas de griefs sérieux contre la vie, que ses débuts avaient été encouragés par le pouvoir, et que le seul motif de sa tentative désespérée fut, de son propre aveu, le désir d'immortaliser son nom par le suicide. Cette aberration était le fruit malsain de la publicité que les journaux du temps donnaient à l'envi aux actes de cette nature. Elle-même avait trouvé bon, dans un roman, auquel elle donna le titre de Quatre amours, de montrer une femme qui cherchait et trouvait la mort dans l'exhalaison de dangereux parfums. Comme pour mieux attester le péril inhérent à ces sortes d'œuvres, elle s'était prise à son propre piège et elle avait résolu de mourir de la même mort que son héroïne. Heureusement la tentative avait échoué, et, il faut le dire, elle en avait témoigné elle-même le regret et l'horreur.
Deux malheureux jeunes gens furent, hélas! vers le même temps, mieux servis dans leur désespoir. Victor Escousse et Auguste Lebras avaient ardemment embrassé les principes de l'école romantique. Ils avaient écrit des poésies fugitives; Escousse avait fait représenter, avec des succès inégaux, deux œuvres dramatiques, et il avait composé, en collaboration avec Lebras, une tragédie que le public avait fort mal traitée. Ils ne voulurent pas survivre à la chute de leurs espérances, et prirent le parti de se donner ensemble la mort. Les préparatifs de cet acte furent accomplis avec un grand calme. Tous deux périrent asphyxiés par le charbon qu'ils avaient allumé (24 février 1832). Escousse avait dix-neuf ans, Lebras en avait seize! Lebras avait conservé quelque souci de sa famille; il s'était efforcé d'adoucir le coup qu'il lui portait; Escousse, au contraire, en ce moment suprême n'eut qu'une préoccupation, le besoin d'un éclat posthume et d'une célébrité funèbre. Lisez cette sorte de testament à la fois passionné et sceptique: «Je désire que les journaux qui annonceront ma mort ajoutent cette déclaration à leur article: Escousse s'est tué parce qu'il ne se sentait pas à sa place ici, parce que la force lui manquait à chaque pas qu'il faisait en avant ou en arrière, parce que l'amour de la gloire ne dominait pas assez son âme, si âme il y a. Je désire que l'épitaphe de mon livre soit:
Adieu trop inféconde terre,
Fléaux humains, soleil glacé;
Comme un fantôme solitaire,
Inaperçu j'aurai passé.
Adieu, couronnes immortelles,