Aussi quel éclat dans ses débuts! Comme ses premiers vers étincellent de verve et de jeunesse! Quelle aimable folie! Quel badinage éblouissant! Ce n'est pas lui qui flatterait les mélancoliques à froid et par système; il ne ménage pas «les pleurards, les rêveurs à nacelles, les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles.»

Et cependant quelques années plus tard il s'éteindra jeune encore, mais déjà épuisé, anéanti par le sentiment de sa misère intérieure; et dans les derniers vers tracés par sa main défaillante, il se représentera entendant de tous côtés l'heure de sa mort sonner à ses oreilles, souffrant dans sa lutte inutile contre «l'instinct du malheur», souffrant même dans son repos, et sentant son courage chanceler et s'abattre «comme un coursier brisé de fatigue!»

Entre ces deux termes extrêmes, que s'était-il passé qui pût expliquer un tel contraste? Quelles avaient été les étapes d'une route si fleurie au point de départ, si aride et si désolée au point d'arrivée? Ces étapes, personne ne les ignore. Musset, d'abord, avait fait l'apprentissage de la vie au milieu d'une société, déjà presque dépourvue de croyances, et dans laquelle une révolution nouvelle venait de jeter une perturbation plus profonde encore. Il avait bu avidement les sucs les plus pernicieux de la littérature. De plus, il n'avait pas su bien ordonner sa vie. Enfin une grande passion l'avait saisi, mais sans calmer son cœur incapable de repos, et cette liaison, condamnée à l'avance à une prompte rupture, ne lui avait laissé qu'un vide irréparable et un besoin nouveau de s'étourdir. Les torts de son époque, ses torts personnels étaient donc les deux principales causes d'une mélancolie dont on suit à travers ses œuvres les diverses vicissitudes.

Dès 1831, aussitôt après les Contes d'Espagne et d'Italie, après la Ballade à la Lune et Mardoche, on voit une pensée triste surgir au milieu de sa fougue fantaisiste. Les Vœux stériles renferment, avec de douloureuses réflexions sur la vocation du poète, des retours pénibles sur sa propre condition. «A moitié de sa route», il se sent «déjà las de marcher». La vie médiocre, prosaïque et mercantile, telle que la fait la société moderne, lui répugne; il lui faudrait «tout ou rien», et il se demande comment il ne s'est pas trouvé dans cette loterie un joueur assez abattu par le sort pour lui dire en sortant: «N'entrez pas, j'ai perdu». Cependant, il veut aller jusqu'au bout, et faire rougir la destinée des maux qu'elle peut lui réserver encore.

Dans le poème de Rolla (1833), Alfred de Musset, nous révèle ses tourments religieux. Il regrette la foi du passé. Le paganisme n'était-il pas heureux, lui qui avait des Dieux partout? Le moyen âge aussi n'était-il pas heureux? «Tout venait de renaître sous la main du Christ.» Pour lui, «venu trop tard dans un monde trop vieux,» pour lui, «le moins crédule enfant de ce siècle sans foi,» il demande qu'il lui soit permis de baiser la poussière du crucifix brisé et de pleurer sur cette froide terre» déchue de ses espérances suprêmes. Il adresse à Voltaire d'amers reproches pour l'œuvre de destruction qu'il a accomplie; il l'accuse de tous nos maux, de notre scepticisme, de notre égoïsme, et de ce vide du cœur, qui, à défaut des cloîtres dont le monde ne veut plus, ne nous laisse dans le malheur d'autre alternative que le suicide.

Les Nuits (1835-1837), sous un titre qui rappelle l'œuvre mélancolique de Young, contiennent bien des soupirs et bien des larmes. Dans la nuit de Mai, la muse qui l'a vu «triste et silencieux et qui descend du ciel pour pleurer avec lui», cherche à l'arracher à «son ennui solitaire» et à réveiller son génie abattu par le chagrin. «Rien ne nous rend si grands, lui dit-elle, qu'une grande douleur;» et les chants «les plus désespérés sont les plus beaux». Dans la nuit d'Août, la muse consolatrice s'écrie: «Hélas! toujours un homme, hélas! toujours des larmes!» Dans la nuit d'Octobre, parlant au poète, dont l'âme déchirée frémit et palpite encore au souvenir d'un amour malheureux, elle lui conseille la résignation par des motifs tirés des vues de la Providence: elle lui démontre que «l'homme est un apprenti, et que la douleur est son maître;» et que «c'est une dure loi, mais une loi inexorable, vieille comme le monde et la fatalité, qu'il nous faut recevoir le baptême du malheur». Mais c'est surtout dans la nuit de Décembre (1er décembre 1835), que le poète met à nu la misère de son âme. Il se plaint de son isolement au milieu du monde: écolier, dans sa salle d'étude; adolescent, dans ses premières visites aux bois et aux collines; jeune homme, pleurant son premier amour trahi; portant un toast dans un festin joyeux, ou agenouillé au chevet du lit où vient de mourir son père; toujours il retrouve un inconnu qui lui ressemble comme un frère, un mystérieux fantôme, qui n'est autre que celui de la solitude; et dans un développement poétique qui contient une longue énumération de ses douleurs, il nous montre ce fantôme lui apparaissant partout où il a promené «son cœur saignant d'une éternelle plaie, sa fatigue, son ennui, sa soif d'un monde ignoré,» ses rêves et ses déceptions.

La Lettre à Lamartine, qui date de 1836, nous montre encore Musset sous le même jour. S'adressant à celui qu'il nomme «le Chantre de la souffrance», il lui rappelle qu'un jour Byron reçut des vers d'un jeune poète qui ne le connaissait que par ses douleurs, et que celui-ci accueillit avec un sourire triste ce témoignage d'un cœur inconnu. A son tour, Musset s'entretient avec Lamartine dont il ne connaissait alors que les vers émus, et lui raconte les chagrins de son cœur brisé. Il gémit de ce que la nature humaine,

Qui marche à pas comptés vers une fin certaine,

Doive encore s'y traîner en portant une croix,