Et qu'il faille ici-bas mourir plus d'une fois.

Il déplore le caractère passager de nos affections, leur incessante mobilité, et l'accumulation de ruines qui se fait dans notre âme jusqu'au dernier moment de notre existence. Cependant sa tristesse n'est pas du désespoir. L'exemple de Lamartine lui-même le relève; comme lui, il veut espérer; et sa lettre se termine par un sursum corda, et par un acte de foi dans l'immortalité de l'âme.

Mais ces élans étaient éphémères et Musset ne les éprouvait qu'au prix de longues anxiétés. L'espoir en Dieu qui suit la lettre à Lamartine nous permet d'assister à ces douloureux mouvements de son âme. Il aurait aimé, nous dit-il, à se laisser aller doucement au cours de la vie, à jouir des biens de la terre «à regarder le ciel sans s'en inquiéter.» Il ne le peut, «malgré lui, l'infini le tourmente; il n'y saurait songer sans crainte et sans espoir.» Le doute ne lui paraît pas, comme à Montaigne, un oreiller commode pour une tête bien faite. Il croit que les indifférents sont de vrais athées, «qu'ils ne dormiraient pas s'ils doutaient un seul jour.» En dépit de sa volonté, sa raison l'entraîne à la recherche de la solution des plus graves problèmes. Il la demande d'abord à la religion; mais elle lui semble au-dessus de ses forces. Et cependant il a besoin de connaître la vérité. «Si son cœur fatigué du rêve qui l'obsède» revient un instant à la réalité, il trouve «au fond des vains plaisirs un tel dégoût qu'il se sent mourir.» Toutes les voluptés ne peuvent endormir sa souffrance:

«Malgré nous vers le ciel, il faut lever les yeux.»

Il interroge donc la philosophie; il passe en revue, le manichéisme, le théisme, Aristote, Platon, Pythagore, Leibnitz, Descartes, Pyrrhon, Zénon, Voltaire, Spinosa, Locke et Kant; mais il trouve toutes leurs théories creuses et vides; et alors se jetant à genoux, il prie; il prie un peu au hasard, sans être certain «que quelqu'un l'entende», mais avec un profond désir d'être entendu et exaucé; il chante le sentiment qu'il a de la divinité; il la supplie de se dévoiler tout entière, pour que l'humanité sèche enfin ses larmes, qu'au bruit d'un concert de louanges s'élevant vers Dieu on voie s'enfuir «le doute et le blasphème,» et que «la mort elle-même y joigne ses derniers accents.»

Le même sentiment est présenté avec plus de concision et de force encore, dans le sonnet intitulé Tristesse (1840), où Musset fait un amer retour sur sa force, sa jeunesse, sa gaieté perdues, sur ses aspirations vers la vérité si vite trahies; où il proclame cependant la nécessité de «répondre à Dieu qui nous parle» et trouve pour dernière consolation le souvenir des larmes qu'il a versées. Enfin nous retrouvons ces strophes navrantes, ces novissima verba que j'ai rappelés plus haut et qui marquent le dernier stade de son triste pèlerinage.

Telle qu'il s'est dépeint dans ces poésies, Musset était donc une nature inquiète, incapable de vivre ni dans le tourbillon des plaisirs, ni dans l'austérité de la philosophie, sensible à l'excès, étrangement mobile, s'élevant parfois d'un essor soudain vers les plus hautes sphères, mais retombant bientôt dans la région ingrate et nue des réalités, et avançant chaque jour vers le désespoir. Mais ce n'est pas toujours sous ses traits qu'il a fait le portrait de la mélancolie, et nous avons à rechercher comment il a traité ce sujet sous une forme plus indirecte.

Dans l'Épître à Lamartine on voit Musset consacrer au «grand Byron» des vers pleins d'un sentiment d'admiration pour l'homme qui devait «finir en héros son immortel ennui» pour le «grand inspiré de la mélancolie.» Ailleurs, sous ce titre: Après une Lecture (novembre 1842), il adresse une éloquente invocation, dont j'ai eu à parler plus haut, au malheureux Leopardi qu'il montre «l'âme désolée, mais toujours calme et bon» s'avançant dans sa route solitaire jusqu'à ce que son heure dernière arrivât, et qu'il «goutât enfin le charme de la mort.»

Dans le conte spirituel et capricieux de Namouna, (1832), il prend plaisir à dessiner un portrait qui rappelle une des créations de Byron. Hassan, son héros, est un sceptique, un blasé. Il aime le plaisir, mais il ne croit pas à l'amour, c'est une sorte de Don Juan. A côté de lui, d'ailleurs, Musset en a esquissé un autre.

Que personne n'a vu, que Mozart a rêvé,