Qu'Hoffmann a vu passer au son de la musique,

Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.

Ce Don Juan là poursuit à travers mille amours un idéal insaisissable et meurt, sans avoir assouvi son immense besoin d'aimer.

Qui ne connaît la Confession d'un enfant du siècle (1836)? La célébrité de ce roman me permet de n'en donner qu'une courte analyse.

Octave sort du collège; il apporte dans le monde qui s'ouvre devant lui, un esprit atteint déjà par le souffle du scepticisme. Mais il croit encore à l'amour. L'infidélité d'une première maîtresse lui enlève cette illusion, et, pour s'étourdir sur sa douleur, il se jette dans tous les excès. Ses dernières convictions morales sombrent bientôt dans cet abîme et, tout jeune encore, il éprouve un désenchantement que pourrait seule justifier une longue épreuve du malheur et de la méchanceté des hommes. Cependant, ce jeune homme blasé, fatigué d'avance de la vie, incapable d'illusions, retrouve un jour au fond de son cœur un sentiment qu'il croyait à jamais éteint en lui; il se reprend à aimer et Brigitte Pierson répond à son affection. Mais cet amour poursuivi par les réminiscences du passé n'a ni calme ni sécurité; il se traîne péniblement à travers des méfiances et des secousses incessantes, jusqu'à ce qu'épuisé par ses vaines agitations, il s'éteigne en ne laissant que le vide après lui. Octave, n'est donc, à beaucoup d'égards, et sans parler de ses ressemblances sur certains points, qui sortent des limites de notre travail, avec l'Amaury de Volupté, qu'une nouvelle édition de l'Adolphe de Benjamin Constant. S'il est un peu plus amoureux que lui, il n'est pas moins hésitant, et surtout il n'est pas plus heureux.

Tout le monde sait, et Musset ne l'a jamais dissimulé, que le caractère inquiet et tourmenté qu'il nous a décrit dans la Confession d'un enfant du siècle était en grande partie le sien. Chez lui, comme chez Octave, ce caractère était-il surtout le fruit d'une jeunesse corrompue? La forme romanesque qu'il a choisie pour s'exprimer, laisse cette question dans un certain vague; mais, à cet égard, il me semble suffisant de répéter ce que disait Mme Georges Sand avant la publication de la Confession, dans les Lettres d'un Voyageur (1834), et de dire, sans préciser davantage, que le souvenir des faiblesses dégradantes que le poète avait «contemplées,» était venu empoisonner de doutes cruels et d'amères pensées, les pures jouissances de son âme hésitante et craintive. Il me paraît également inutile de rouvrir la polémique regrettable qui s'est élevée sur sa tombe et dans laquelle on a vu l'ancienne amie, la Brigitte du roman, en réveillant imprudemment des feux encore mal éteints, s'attirer une réplique brûlante, dictée par une susceptibilité fraternelle vivement blessée. Entre Elle et Lui, d'une part, Lui et Elle, de l'autre, je n'ai pas à me prononcer. Encore moins ai-je à examiner d'autres œuvres secondaires sur le même sujet. Mais ce que je ne veux pas oublier, c'est le tableau que Musset a tracé dans la Confession des ravages exercés par la volupté sur les facultés de l'âme. Déjà dans le drame bizarre de La Coupe et les Lèvres (1832), sous la figure de Franck qui voit sa fiancée, la pure Deidamia, périr de la main de son ancienne maîtresse, la courtisane Belcolor, il avait présenté l'allégorie de l'âme punie de ses anciens vices par la ruine de tout amour élevé. C'est dans cette pièce qu'il a écrit ces deux vers terribles:

Ah! malheur à celui qui laisse la débauche

Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!

Octave confirme hautement cette vérité par le spectacle de ses tristesses, de ses suspicions, de ses angoisses et de ses remords. De tous les genres de mélancolie, le plus douloureux, en effet, n'est-il pas celui qui résulte de nos propres torts? Aussi la leçon contenue dans les œuvres dont je parle mérite-t-elle d'être écoutée; et, en supposant qu'on pût, comme excuse de certaines défaillances, invoquer l'exemple fâcheux d'un homme qui avait le prestige du plus beau talent, la logique exigerait qu'on se souvînt aussitôt des sévères enseignements de ce poète, et ceux-ci devraient suffire pour détourner de celles-là.

On peut maintenant juger Musset. Sous beaucoup de rapports, il a sacrifié aux tendances mélancoliques; il leur a donné place dans ses œuvres tantôt en son nom, tantôt sous des formes plus ou moins fantaisistes. Il a été bien complètement de son temps; il a été l'enfant de son siècle. Doué d'une merveilleuse facilité d'assimilation, il s'en est approprié l'esprit troublé, sceptique, tantôt moqueur, et tantôt attendri. On trouve en lui, selon l'heureuse expression de M. Vitet, dans les paroles émues qu'il a prononcées sur sa tombe, «un mélange indéfinissable de chimère et de raison, d'ironique sécheresse et d'émouvante mélancolie, la grâce, la passion, l'élégant badinage.» Ces traits divers il les emprunte aussi bien à l'étranger qu'à sa patrie. Son âme, ouverte, à toutes les impressions, de quelque part qu'elles vinssent, s'est confondue avec l'âme de toute une génération.