Sa lettre du 8 juillet cristallise en quelque sorte la souffrance qui fut toujours son lot et qu’elle a soigneusement cachée sous sa gaîté coutumière, par égard et par amour pour son mari: «Cette perte affreuse m’a rappelé la mort de ma fille aînée... j’ai pleuré en même temps tous mes enfants... Il est dur, avant cinquante ans, d’avoir éprouvé tout ce qui m’est arrivé». Moins que jamais, elle veut quitter Aiguillon: «Le parti que nous prenons de rester ici est celui que je crois être le plus sage, vu l’acharnement très actif de nos ennemis et la tranquillité plus que passive de ceux qui sont à portée de prendre notre parti et qui même le devraient.»
La fin, si touchante, de cette pauvre jeune femme, accourue, avant que sa santé ne fût rétablie, auprès de ses parents en exil, avait ému les âmes sensibles à la Cour et à la Ville[454]. Le roi, dit Moreau, écrivit au père qu’il pouvait quitter la tombe de sa fille[455]. Nous ne croyons pas qu’un autre mémorialiste ait signalé le fait. Mais ce qui est certain, c’est que l’Histoire réserve à Marie-Antoinette, seule, l’honneur d’avoir spontanément réclamé le rappel de l’homme qu’elle détestait, dès qu’elle apprit la situation, très grave, de Mᵐᵉ de Chabrillan.
Le 20 juin, Mᵐᵉ de Maurepas adressait, toute affaire cessante, ce billet à sa nièce:
«M. de Maurepas écrit à M. d’Aiguillon et lui mande que la reine, étant touchée d’apprendre la maladie de votre malheureuse fille, est venue chez le roi, où était M. de Maurepas et lui a dit qu’elle lui rendait toute liberté et qu’il pouvait venir à Paris et dans tous les lieux qu’il voudra, excepté la Cour. Si votre fille avait sa guérison, quel plaisir j’aurais[456]!»
La lettre de Maurepas, expédiée de Marly et datée du même jour, est conçue à peu près dans les mêmes termes: «quel que fût l’événement», la reine «touchée enfin de votre situation» consentait etc...[457]
La dépêche envoyée, le 14 juillet, par Marie-Antoinette à Marie-Thérèse[458] est très explicite: «Dès que j’ai su qu’elle (la marquise) était en danger, j’ai trouvé que si M. d’Aiguillon venait à perdre sa fille, il serait inhumain de l’obliger à rester dans l’endroit où sa fille était morte. J’ai demandé au roi de lui laisser la liberté d’aller partout où il voudra, excepté la Cour. Le roi me l’a accordé.»
Il est donc bien certain que Marie-Antoinette n’a pas attendu, comme l’ont prétendu quelques historiens, la mort de la malheureuse jeune femme survenue dans cette même journée du 20 juin, pour demander le rappel de d’Aiguillon. Mais ce qui est non moins exact, à en croire Mercy, c’est que la reine n’eut pas, la première, l’idée de cette démarche. La comtesse de Polignac—une nouvelle amie—et le duc de Guines l’avaient incitée à la faire «par politique». Ne valait-il pas mieux, disaient-ils, prévenir un acte de clémence qui eût peut-être accordé à d’Aiguillon sa grâce tout entière, en n’en demandant pour lui que la moitié[459]?
Et le confident de l’impératrice démontre combien Marie-Antoinette—aussi faible en cela de caractère que Louis XVI—se laissait diriger par cette tourbe d’intrigants des deux sexes qui aspiraient à devenir les maîtres de la Cour: «Je trouvai la reine fort persuadée de l’adresse et de la sagacité de ses conseillers; mais sa surprise fut grande, quand je lui fis voir la loucherie et la mauvaise foi qui avaient dicté ces conseils.» Mᵐᵉ de Polignac et M. de Guines n’étaient que des ambitieux, uniquement soucieux d’accaparer les bonnes grâces de Maurepas. Et moi, disait avec amertume Mercy-Argenteau, en s’adressant à Marie-Antoinette, quand je voulus m’employer également pour M. d’Aiguillon, Votre Majesté «n’a mis aucunes bornes à ses déclarations trop publiques et trop sévères!» Etait-ce une amende honorable? En tout cas, l’ambassadeur termine sur ce mot: Il me semble que la reine m’a «écouté avec attention[460]». Naïf diplomate, sous la maussade apparence de sa défiance perpétuelle! Mais combien imprudente cette jeune souveraine, qui devait expier plus tard si tragiquement dans des angoisses familiales aussi douloureuses que celles de Mᵐᵉ d’Aiguillon, les erreurs et les caprices d’une volonté, impatiente de toute contrainte, qu’asservissait cependant à d’indignes courtisans la soif immodérée des plaisirs.
XX
Arrêt dans la correspondance.—D’Aiguillon refuse de rentrer à Paris.—L’opinion publique n’en dénonce pas moins ses intrigues avec son oncle pour revenir à la Cour.—Action persistante de Mᵐᵉ de Maurepas dans l’intérêt de son neveu.—Le buste de Louis XVI.—La succession de La Vrillière et «la vilaine petite race».—Irritation de la duchesse contre Guines.—Une saison à Bagnères dans la plus stricte intimité.—Mᵐᵉ d’Aiguillon «écorchée comme saint Barthélemy».—«Mauvaise compagnie» des gens de Cour.—Retour au château: nouvelles récriminations du châtelain; «absorbement continuel» de la châtelaine.