Mais cette sainte piété, qui prépare les cœurs aux plus héroïques sacrifices, parce qu’elle est la source vive de l’amour de la patrie, n’était pas morte dans tous les cœurs. Avec quelle force et de quel éclat elle brillait dans l’âme généreuse de la duchesse d’Aiguillon!

Les sanglots que lui arracha la mort prématurée de la marquise de Chabrillan, victime elle-même de sa tendresse filiale, démontrent, de reste, la puissance et l’étendue de cet amour maternel.

Sa lettre du 21 juin au chevalier de Balleroy est le cri exaspéré de la douleur qui sera éternelle:

Aiguillon, ce 21 juin 1776.

«Je n’ai point de termes pour vous peindre ma douleur: l’affreux spectacle que je viens d’avoir m’a rouvert ma plaie qui n’était rien moins que fermée. Toutes les circonstances de la maladie de ma fille sont si semblables à celles qui m’ont enlevé ma fille aînée et qui sont toujours présentes à mon cœur, qu’à chaque instant je voyais mes deux filles mortes et mourantes.

C’est un déchirement dont on n’a pas d’idée: l’une a passé au moment de se former, cette humeur s’est jetée sur sa poitrine; et sa malheureuse sœur a péri d’une fièvre de lait qui s’est de même jetée sur sa poitrine.

Aussi le fait est que je les ai perdues toutes les deux, et que c’est l’acharnement de nos ennemis et de la reine en particulier qui l’ont tuée. Si on ne nous eût pas forcés à passer ici l’année passée, nous aurions été à Veretz, où elle serait venue avec nous; elle aurait été paisiblement faire ses couches à Paris, où elle aurait eu tout le temps nécessaire pour faire passer son lait; elle existerait encore; au lieu de cela, comme il y avait un an qu’elle n’avait vu ni son père, ni moi, elle en avait la plus grande impatience; elle s’est pressée et fait illusion à elle-même et est arrivée pour périr sous nos yeux, victime de son attachement pour nous et de la haine de M. de Guines; il est certain que nous sommes assez malheureux, nos ennemis doivent être contents. Vous savez mieux que personne combien nous étions heureux et contents ici; cet événement empoisonne un lieu qui est et doit être notre retraite.

Je ne m’occupe qu’à diminuer ma douleur vis-à-vis de M. d’Aiguillon et de lui faire croire que je me distrais. Je tâche de ne pas augmenter sa douleur par la mienne. Je vois qu’il fait les mêmes efforts; nous nous contraignons l’un pour l’autre; il en résultera que nous en prendrons l’habitude peut-être, et véritablement nous nous désespérons.

Il est impossible de recevoir plus de marques d’amitié que je n’en ai reçu dans cette malheureuse occasion[453]

C’est la première fois et ce sera la dernière, que, dans le cours de sa correspondance avec Balleroy, la mère parlera avec cette véhémence de la femme à qui elle attribue la mort de son enfant. Elle, d’ordinaire si prudente, ne peut retenir l’explosion de sa colère.