«... Cette belle Candide nous a joué la Servante maîtresse très bien... Vous trouverez ma ménagerie fort augmentée. J’ai acquis un perroquet qui fait les délices du château, surtout du maître. Je forme une volière de toutes sortes d’oiseaux chantants, que je compte mettre dans les bosquets. En attendant, ils sont tous dans la salle à manger en cage; il y en a plus de 200, cela fait un beau bruit[449]...»

Balleroy est bien partagé: sa correspondante ne lui mesure pas les informations:

«Pour le coup, monsieur le chevalier, on ne peut pas se plaindre de la disette de nouvelles; il y en a de toutes les couleurs. 1º Le Grand Pan est à bas, puisque M. Turgot est renvoyé: que vont devenir les philosophes, les encyclopédistes, les économistes? Que va dire M. d’Anville? Je ne vois que ceux-là qui puissent s’en fâcher. Ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas moi; et quand on aurait changé le conseil tout entier, je n’en serais pas plus triste.»

Le compliment n’est guère flatteur pour l’oncle Maurepas; mais nous savons que la duchesse ne s’était jamais fait la moindre illusion sur l’homme, ni sur le parent. Elle aborde ensuite un sujet qui répond aux préoccupations immédiates de son mari.

A propos de Guines «qu’on accuse d’assez vilaines choses et qui n’est pas encore jugé, on ne lui rend pas encore son ambassade; c’est donc que l’on continue à être mécontent de lui».

Mais, la duchesse, partageant la sagacité de M. d’Aiguillon, prévoit que l’intéressant accusé sortira de l’épreuve avec les honneurs de la guerre: «On lui fait une grâce que des gens qui ont bien servi demandent en vain; le roi lui écrit une lettre de sa main, comme en recevrait un général qui aurait sauvé l’Etat!» Allusion rétrospective à la victoire de Saint-Cast[450].

Le diplomate chagrin, qui représentait l’Autriche à la Cour de France, gémissait de cette nouvelle saute dans l’esprit léger et fantasque de Marie-Antoinette; encore voulait-il y trouver des circonstances atténuantes: «la reine est obsédée par ses entours pour M. de Guines». Cet heureux mortel est sur le point d’être nommé duc. Et Mercy estime quelque peu excessive une telle faveur, s’affichant au milieu de courses et de paris, à travers un débordement de plaisirs et un déchaînement de dissipation auxquels préside la princesse de Guéméné. Au reste la question Guines est devenue comme un champ clos où se combattent les Choiseul et les d’Aiguillon: ceux-ci continuent à lancer des épigrammes, des chansons, des libelles où le roi et la reine ne sont guère ménagés: l’irritation n’en est que plus vive contre le duc d’Aiguillon[451].

Et maintenant que faut-il croire de la prétendue intervention de Lauzun en faveur de Guines, alors qu’à la suite d’un conciliabule entre Coigny, la reine et lui, Marie-Antoinette voulut abandonner l’ambassadeur? Lauzun se serait énergiquement opposé à cette défection. Et la reine, se rangeant à cet avis, aurait obtenu de Louis XVI que Guines fût admis à se justifier. Or celui-ci avait su se disculper. Aussi avait-il été décidé entre Marie-Antoinette et son mari, que le roi écrirait à Guines pour lui dire qu’il était content de ses services et lui accorderait ensuite le brevet de duc. Bien mieux, la reine aurait envoyé chercher Guines, à neuf heures du matin, pour lui annoncer cette bonne nouvelle et lui remettre en mains propres le titre royal[452].

Ce qui résulte de tous ces racontars d’antichambre, de ces luttes d’influences dans les salons de Versailles, de ces intrigues mesquines ourdies au fond des boudoirs, de cette petite guerre à coups de bons mots, de couplets et de libelles, c’est qu’une nouvelle école naissait à la vie politique: école de vice, de corruption et de décadence. Sur les débris de cette société en décomposition qu’était la Cour de Louis XV, s’élevait toute une génération de jeunes et fringants gentilshommes, vaniteux, suffisants, arrogants, déterminés viveurs, jouisseurs effrénés, sans morale, sans religion, sans scrupules, escrocs à l’occasion, aussi besogneux qu’assoiffés de plaisirs, braves et même magnifiques par destination, mais poussant jusqu’aux dernières limites l’effronterie, l’impudence et le cynisme. Ils estimaient aujourd’hui que, pour arriver à la Cour, il n’était plus nécessaire d’assiéger et d’enlever le cœur des reines de la main gauche, puisqu’il s’en trouvait une véritable, et combien séduisante, sinon d’une beauté accomplie, du moins d’une élégance exquise, d’un charme capiteux, d’une grâce incomparable, accueillant, avec ivresse, dans un délicieux sourire, les flots d’encens montant jusqu’à elle. Et comme la conquête pour ces jeunes seigneurs devrait en être facile! Quel être dépourvu de prestige et de poésie, que ce mari lourd, épais et brutal, honnête homme par instinct, ayant pris, dans une atmosphère imprégnée de philosophisme, comme une vague intention de faire le bien, mais trop faible et trop mou pour la suivre, qui n’avait ni la majesté du Roi-Soleil, ni la suprême beauté de Louis XV et qui ne tenait des Bourbons que la gloutonnerie, la frénésie de la chasse et la passion du vin.

Ainsi pensait, ainsi même s’exprimait, sans la moindre contrainte, cette jeunesse qui faisait litière de tous les grands sentiments et de toutes les nobles idées, qui avait abjuré tous les cultes et principalement celui de la famille, objet de son mépris et de ses risées.