La commotion avait été trop violente, le deuil était trop récent et trop profond chez les d’Aiguillon, pour que, même dans un milieu où les obligations mondaines créaient de tyranniques exigences, la vie du château n’y restât de longtemps suspendue. Encore n’y reprit-elle, en 1777, que pour un petit nombre d’intimes, mais à porte entre-baîllée, dans la tristesse des voiles funèbres, devant le souvenir sans cesse rappelé de l’enfant à jamais disparue.
Plus de correspondance pendant près de neuf mois. La duchesse a brisé sa plume; et il semble que le duc se soit désintéressé de la politique. Par un sentiment de fierté très légitime, il avait refusé, «comme un déshonneur[461]», cette demi-grâce qui lui interdisait de remplir une des fonctions les plus précieuses de sa charge, celle de travailler personnellement avec le roi. Il préférait, disait-il, vivre dans la solitude et ne reviendrait à Paris que «si jamais le soin de ses affaires l’y appelait». Ce fut son oncle qu’il chargea de «voir le roi et de lui porter ses mémoires (pour les chevau-légers)». Maurepas les lui retournait «approuvés et signés sans difficulté[462]».
Paris n’en préjugeait pas moins, en ce moment, les secrètes pensées du neveu. Les Noëls pour l’année 1777, qui couraient déjà par la ville, le confondaient avec l’oncle dans le même couplet:
D’Aiguillon à l’intrigue
Se borne maintenant.
Le Mentor pour lui brigue
Poste très important;
Et ce vieillard, dit-on,
Un peu dans la démence,
Voudrait auprès de son poupon
Placer le Docteur d’Aiguillon
Pour enterrer la France.
De son côté, Hardy consignait, dans son Journal, les échos des réflexions bourgeoises sur ce croisement de menées souterraines, auxquelles se trouvait encore mêlé un homme que ses amis espéraient enfin rendre sympathique par l’étendue même de ses malheurs:
«Quelques personnes mêmes regardaient le rappel de M. d’Aiguillon comme une preuve de crédit qu’avait encore le sieur comte de Maurepas, en même temps qu’ils imaginaient que son séjour dans la capitale pourrait bien influencer sur les intrigues qui avaient pour but d’écarter le duc de Choiseul que la reine paraissait désirer voir remonter au ministère[463]...»
Hardy ajoutait que «s’il fallait s’en rapporter à des personnes qui se disaient bien instruites, quoique le parti du duc d’Aiguillon se fortifiât de jour en jour, au point que le roi, Monsieur et Mesdames de France étaient notamment décidés en sa faveur, ledit comte de Maurepas mettrait encore obstacle à ce qu’il rentrât dans le ministère, par la seule crainte qu’il avait que son rétablissement ne vînt à diminuer le crédit dont il jouissait fort tranquillement».
La détermination, réelle, de M. d’Aiguillon avait dû quelque peu déconcerter Mᵐᵉ de Maurepas, non pas que la résolution des exilés lui parût inexplicable; elle avait très vivement partagé leur désespoir et même voulu arracher sa nièce au séjour qui lui en ravivait à toute heure les transports; mais ce qu’elle ne pouvait comprendre, c’est que son neveu coupât ainsi les ponts derrière soi. Elle qui s’était attachée si étroitement à la fortune de M. d’Aiguillon, jusqu’à défendre sa cause en pleine adversité et à lui assurer le concours d’un homme aussi ondoyant que M. de Maurepas, elle verrait donc s’écrouler l’édifice si laborieusement construit de ses propres mains!
Quelle curieuse figure que celle de la sœur de Mᵐᵉ de Plélo! Restant volontiers dans l’ombre, comme l’ambassadrice de Danemarck, à ce point que la plupart des historiens ne l’ont pas connue, elle n’en avait pas moins cette préoccupation intéressée de la politique que ne connut jamais sa sœur et qui s’appelle vulgairement de l’ambition. Mais de l’ambition dans le noble sens du mot. Elle voulut travailler à la grandeur des La Vrillière et à la gloire des Plélo; non pas pour elle, mais pour les héritiers de ces deux noms et de ces deux familles.
Le rôle de cette femme active et intelligente n’a pas échappé à ses contemporains, bien que, depuis la disgrâce, si longue, de son mari, elle vécût peu à la Cour et qu’elle dirigeât plus volontiers de sa chambre les opérations dont elle attendait le triomphe des siens.