C’est ainsi qu’avec les conseils et l’aide de l’abbé de Véri[464], au dire de certains mémorialistes, elle soutenait le crédit de Maurepas, pour le plus grand profit de son neveu d’Aiguillon, sur qui s’étaient reportées toute son affection et toutes ses espérances.

L’exil de l’un avait en quelque sorte coïncidé avec le rappel de l’autre. Et nous avons vu par quelles savantes manœuvres, en présence de l’hostilité irréductible de Marie-Antoinette, Mᵐᵉ de Maurepas s’était efforcée de stimuler le zèle intermittent de son mari, de calmer l’irritation de son neveu, d’encourager les amis de d’Aiguillon, de contre-carrer ses ennemis et cependant de ne pas mécontenter la reine.

Toutes occasions lui étaient bonnes pour mettre en jeu l’intervention de Maurepas. Et nous trouvons une nouvelle preuve de cette habile tactique dans deux anecdotes que nous empruntons encore au journal de Hardy.

Quand La Vrillière tomba en paralysie, Maurepas se rendit un jour chez la reine, pour lui dire combien, dans une affaire toute privée, la présence de son neveu devenait nécessaire à Paris. «Je ne consentirai jamais au retour du duc d’Aiguillon, répondit la reine. Il s’est montré mon ennemi personnel; et je répudierai comme mes ennemis tous ceux qui oseront me parler en sa faveur[465]

La démarche du ministre était cependant très rationnelle; mais la judiciaire de Marie-Antoinette, entretenue dans son entêtement par la coterie qui la dominait, était brouillée depuis longtemps avec la logique. Mᵐᵉ de Maurepas se le tint pour dit. La mort, si cruelle, de Mᵐᵉ de Chabrillan avait bien amené une sorte de trève. Mais l’habile manœuvrière, avant de reprendre la campagne, voulut savoir si son mari avait encore le crédit nécessaire pour la recommencer. Elle s’avisa en conséquence d’une démonstration lui permettant en quelque sorte de tâter le terrain. Elle fit persuader au roi de donner son buste à Maurepas, qui en serait grandement honoré. C’était de tradition, depuis tantôt deux siècles, chez les maîtres de la France, d’octroyer libéralement un exemplaire de leur effigie à ceux de leurs sujets qu’ils en jugeaient les plus dignes. Maurepas reçut donc de son souverain ce royal cadeau et en témoigna une telle joie devant le prince, que celui-ci s’en montra tout ému. La preuve était faite pour Mᵐᵉ de Maurepas, «le point central et le nœud gordien de toutes les intrigues de la Cour», suivant l’image quelque peu compliquée de l’honnête libraire[466].

On voulait donc servir ce neveu, malgré son obstination à s’enfermer dans son castel de l’Agenois. Aussi fallait-il le garer de toutes les chausse-trappes qui pourraient guetter son passage, si le désir lui revenait de reprendre le chemin de Paris. Maurepas avait craint un instant que d’Aiguillon ne fût impliqué dans l’affaire de la Cahouet de Villers, une des femmes de la reine, qui avait jadis contribué à la fortune de la Du Barry. Il s’agissait d’une de ces escroqueries qui prirent si souvent la reine pour point de mire et dont l’affaire du collier devait être la synthèse la mieux réussie. Maurepas en fut quitte pour la peur[467].

La mort, prévue, de son beau-frère La Vrillière, lui avait inspiré, comme à sa femme, de nouvelles inquiétudes, mais celles-ci d’ordre privé. La perte était médiocre: le secrétaire d’État avait été servile et plutôt malfaisant pour ses administrés: ayant dans son département les lettres de cachet, il en avait abusé, et même au profit de belles dames, prétendait la légende. L’homme ne valait guère mieux: vain, présomptueux, ignorant et sot, il faisait peu d’honneur à l’intelligente famille des La Vrillière. Le parent était taillé sur le même modèle: après la mort de sa femme, la comtesse de Platen, dont il n’avait pas eu d’enfants, il s’était acoquiné avec une intrigante qui avait épousé Sabatin, commis des finances; et cette maîtresse, méchante et perfide créature, qui lui avait donné plusieurs bâtards, avait éloigné peu à peu de sa famille cet imbécile vieillard. Il avait soutenu d’Aiguillon, pendant ses procès avec les Parlements, mais sans grande conviction, et parce qu’il n’eût pas osé faire acte d’indépendance devant Louis XV. Qu’il eût éprouvé moins d’embarras, s’il n’avait craint, d’autre part, de rompre en visière avec Choiseul! La disgrâce de son neveu l’avait trouvé aussi perplexe: mais il lui avait fallu, comme sa fonction le voulait, porter l’ordre d’exil au «mauvais sujet» qu’avait désigné la reine.

Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui, depuis la mort de sa fille, avait «donné beaucoup d’inquiétudes[468]» aux Maurepas, avait dû sortir de son marasme pour s’occuper de cette succession, sur laquelle, par parenthèse, elle comptait fort peu. Comme elle l’annonce à Balleroy, après neuf mois de silence, «la mort de M. de la Vrillière (27 février 1777) a donné beaucoup à écrire».

«... Cet événement, tout prévu qu’il était, m’a fait de la peine; c’était le frère de ma mère, dont je n’ai eu à me plaindre que de ses faiblesses: tout le tort qu’il a jamais pu me faire ne vient que de cette cause, d’autant qu’il était mené par des gens très mal intentionnés.

Son testament était fort avantageux pour les Langeac (ses bâtards); mais «très honnêtement, il l’avait révoqué huit jours avant sa mort». Tout ce qui me fâche, c’est que cette révocation était au bas du testament et subsiste; et c’est une preuve qui a été faite dans des termes bien étranges. J’en suis fâchée pour sa mémoire et voudrais que l’héritage fût moindre et qu’il fût imprimé(?).