On m’a mandé que ce qui l’a engagé au changement, était le mécontentement où il était de cette vilaine petite race qui avait jeté beaucoup d’amertume sur les derniers jours de sa vie.
Mes parents me mandent que je dois venir pour nos partages. Ma réponse a été que, comme eux-mêmes ont pensé avec raison que je ne devrais pas revenir, tant que l’affaire de M. de Guines ne serait pas jugée, qu’il y aurait à craindre qu’on nous supposât des intrigues aussi faussement qu’on l’a déjà fait, que nous croyons plus sage de rester ici, que nous nous rapportons en entier à tout ce qu’ils jugeront approprié pour nos affaires, que sur cela, je priais M. de Maurepas de me servir encore une fois de tuteur[469]...»
Comme on voit, Mᵐᵉ d’Aiguillon était toujours préoccupée de l’affaire de Guines. Elle y revient le mois suivant[470]:
«Vous me parlez de la requête de M. de Guines; mais vous ne savez pas: 1º que cette requête et la lettre qui l’accompagne et qu’il a envoyée à tous ces messieurs du Parlement, est remplie d’atrocités personnelles contre M. d’Aiguillon et qu’il a eu l’insolence d’envoyer à sa porte (rue de l’Université) un paquet à son adresse, dont il a fait demander un reçu du suisse, qui contient les deux derniers mémoires et la copie de ladite lettre. J’en ai écrit à mes parents, pensant qu’il est plus que temps de faire taire ce vilain chien enragé et que, actuellement que son procès est fini, il serait possible de lui imposer silence. Il est ennuyeux, quand on ne demande qu’à rester tranquille, de ne pouvoir pas l’obtenir et d’être toujours en butte à une cabale infernale.
Si ma lettre arrive à temps et que vous puissiez voir M. de Maurepas, vous me feriez plaisir de lui en parler sur le même ton...»
N’est-ce pas le langage d’une femme sincère, qui «ne demanda» toute sa vie «qu’à rester tranquille» et que le sort jeta toute sa vie également au milieu d’un enchevêtrement d’intrigues, auxquelles sa droiture lui défendit de participer et dont elle prétend son mari—bel exemple d’héroïsme conjugal!—l’éternelle victime?
Elle revient à la succession de son oncle: elle ignore si Châteauneuf—actuellement La Vrillière—sera compris «dans son partage»; elle préférerait qu’il fût attribué à son cousin Du Châtelet[471]. L’hôtel de La Vrillière était, dit M. d’Aiguillon, le lot de Mᵐᵉ de Maurepas; et le duc de Fitz-James, qui venait de perdre sa femme, voulait l’acheter. Mais M. de Maurepas lui en demandait un prix trop élevé[472]. Chemin faisant, cet oncle, qui connut toujours si bien ses intérêts, reçoit de sa nièce ce coup de griffe que nous ne nous expliquons pas: «il dérange sa santé par de nouvelles imprudences qu’on ne pardonnerait pas à un jeune homme[473]». M. de Maurepas était un goutteux endurci. Il n’avait jamais eu, et pour cause, paraît-il, la réputation d’un coureur de guilledou, mais il aimait les fins dîners et les vins généreux; les chroniques du temps en font foi.
D’autres soins, plus pressants, s’imposaient à la vigilance de Mᵐᵉ d’Aiguillon: de graves inquiétudes sur la santé de son mari venaient raviver des plaies, qui, pour être déjà anciennes, n’en restaient pas moins saignantes.
Vraisemblablement l’affection bilieuse qui tracassait le duc et qui s’était jadis accusée par ces irruptions de jaunisse, sur lesquelles la malignité des libellistes s’était si souvent égayée, avait reparu plus pénible et plus menaçante, depuis le passage de la mort dans le château d’Aiguillon. Des infiltrations et des tumeurs s’étaient manifestées, qui avaient résisté à l’emploi de topiques et de l’eau de Vals. Les médecins de Montpellier (ils étaient quatre) que, sur les instances de sa femme[474], le malade avait consultés, lui ordonnèrent de se rendre à Bagnères, puis à Barèges[475]. Mᵐᵉ d’Aiguillon accompagna son mari. Quelle fut la durée de la cure? Nous l’ignorons; mais les deux baigneurs, car la duchesse, sans doute par amour conjugal, voulut suivre aussi un traitement, séjournèrent presque trois mois dans les Pyrénées. Nous devons à leur correspondance avec Balleroy de piquants détails sur la vie balnéaire à cette époque et sur le monde qui la pratiquait.
Le duc se plaint du temps qui est «affreux»; mais il est satisfait de sa santé; il est à peu près guéri. Son fils, qui est fort bien portant, boit tous les jours deux verres d’eau; et «il mange, dort et danse plus que jamais[476]».