La duchesse note l’effet des eaux—boissons, douches et bains—sur son mari. Si celui-ci est enchanté de son traitement, elle ne l’est guère du sien: convenait-il seulement à son affection du foie? «Je suis prise de la tête aux pieds et écorchée comme saint Barthélemy. On dit: c’est une preuve que les eaux chassent toutes les mauvaises humeurs qui sont en moi. Ce sera là une belle opération surtout si elles chassent tous les sujets d’humeur que j’ai et que je dois avoir[477]

Les excursions lui font prendre ses maux en patience: «Ce pays est singulier et très pittoresque; il y a entre autres une promenade qui offre des points de vue frappants, tels que de voir des montagnes qui se perdent dans les nues, qui sont toutes couvertes de neige et ne produisent que des rochers, et de l’autre côté, des autres montagnes qui sont aussi très hautes, mais cultivées jusqu’au sommet et couvertes de maisons et qui toutes ont un petit jardin et un petit bois. L’intervalle de ces montagnes est un grand chemin bordé des deux côtés par la rivière qui forme deux canaux très rapides lesquels coulent sur des roches formant des cascades naturelles[478]

Il était de mode, à cette époque, pour un grand seigneur, d’amener avec soi quelques-uns de ses familiers aux stations balnéaires où l’on fréquentait: c’était une petite cour qu’on se formait pour se garantir de l’ennui. Les d’Aiguillon n’avaient voulu, en raison de leur deuil, qu’une «société très bornée». Ils avaient, parmi leur commensaux, deux dames que nous retrouverons bientôt au château d’Aiguillon, MMᵐᵉˢ Dubois de la Motte et de la Muzanchère, qui ne pouvaient vivre côte à côte sans se disputer. L’une d’elles, Mᵐᵉ Dubois de la Motte, semble une caricature: elle est «parée, ajustée, coiffée comme pour une fête, et très affligée d’avoir un aussi petit nombre d’admirateurs; il est vrai que les gens se moquent d’elle[479]». Mᵐᵉ d’Aiguillon est toujours sur le qui-vive avec ces deux femmes, «ne s’étant pas jetée dans le grand monde qui est très nombreux ici», d’autant qu’il s’y trouve des personnages peu faits pour donner bonne opinion des gens de Cour, «le prince de Salm et le duc de Mazarin qui vivent dans la plus mauvaise compagnie en tout genre[480]».

Comme le fait se présente fréquemment dans les villes d’eaux, d’Aiguillon avait subi une rechute pour avoir abusé des douches. Le médecin de Bagnères lui prescrivit de les cesser et lui défendit d’aller à Barèges. Le mieux s’accentua: «Je ne vous parle pas de ma santé, écrit la duchesse; elle ne peut être mauvaise quand M. d’Aiguillon se rétablit[481]».

Le duc était guéri et revint au commencement de septembre dans son château, ramenant Mᵐᵉ Dubois de la Motte, pour ne pas la laisser en présence de Mᵐᵉ de la Muzanchère restée à Bagnères[482].

Pendant leur cure, les d’Aiguillon s’étaient tenus assez éloignés du monde extérieur (comme souvent la Faculté le recommande à sa clientèle), pour n’être pas ressaisi par ces liens de toute nature dont il est si difficile de se détacher.

Un mois avant de partir, la duchesse avait encore commenté avec indignation le dénouement définitif de «l’incroyable et atroce affaire de M. de Richelieu, finie par un jugement tout aussi incroyable et aussi atroce. Rien ne prouve mieux la justice de sa cause que la peine que ces juges ont eue pour trouver une tournure pour le condamner aux dommages et aux frais. Enfin il en est quitte pour de l’argent; et c’est beaucoup qu’avec de telles gens l’honneur soit sauf[483]».

Aussitôt son retour, ce furent de nouvelles obligations mondaines qui vinrent la reprendre, le mariage d’une parente avec M. de Galibert «amoureux comme un roman... C’est encore un secret, mais qui ressemble à celui de la Comédie[484]». Elle s’occupait avec Mᵐᵉ de Flesselles et Mᵐᵉ de Caen de tous les achats de ce Galibert «qui se ruinerait, si elle n’y mettait bon ordre». Il fallait bien amuser «le grand châtelain», qui allait beaucoup mieux et qui daignait en convenir[485].

Lui, déclarait au chevalier de Balleroy qu’il ne voulait pas remettre les pieds à Paris. Son obstination irritait Maurepas qui obéissait évidemment aux directions de sa femme et ne voyait pas d’autre moyen pour d’Aiguillon de recouvrir sa pleine et entière liberté[486]. Avait-il seulement fait part à son neveu de la démarche qu’il avait tentée, et vraisemblablement à l’instigation de la comtesse, auprès du futur empereur Joseph, de passage à Versailles, pour qu’il obtînt de sa sœur le retour du duc d’Aiguillon à la Cour? L’auguste visiteur ne s’y était pas engagé. D’autre part, Marie-Antoinette, très vivement sollicitée par les amis de Choiseul, se défendait de faire entrer le châtelain de Chanteloup dans le ministère: elle savait la répulsion de son mari pour Choiseul; mais le parti de cet homme d’Etat, qui entourait la reine, lui représentait qu’après la mort de Maurepas il n’y avait, pour le remplacer, que «deux sujets, le duc de Choiseul ou le duc d’Aiguillon». Et Mercy, qui raconte ces incidents au jour le jour dans une sorte de gazette adressée à Marie-Thérèse, de s’écrier: Idée neuve qui lui aura été suggérée par Coigny et par Esterhazy! En attendant il priait l’archiduc de signaler à sa sœur le piège qui s’ouvrait sous ses pas[487].

Dans une nouvelle lettre à Balleroy, d’Aiguillon se montrait cependant plus explicite. Il le priait de l’aider à détruire cette calomnie qu’il prétendait dicter au roi les conditions de son retour, en exigeant une réparation authentique des injures qu’il avait subies. Non: il rentrera simplement à Paris quand on lui permettra d’exercer les devoirs de sa charge; mais, ignorant les motifs de son exil, il attend que la vérité fasse connaître son innocence[488].