qu’on n’avait pas mis depuis longtemps à contribution, expédiera à la châtelaine, soucieuse de s’approvisionner aux meilleures marques, des poudres parfumées, des vinaigres de rose, de sauge et de millepertuis, achetés chez «notre ami Maille», fournisseur des têtes couronnées[490].

Des réponses arrivent. On attend Mᵐᵉ d’Esparbès «qui aime le jeu autant que la dévotion». Les Flesselles ne peuvent venir. Et Desnos, l’évêque de Verdun[491], vieil ami de trente ans, retarde son voyage de quelques jours pour assister aux débuts de Mᵐᵉ de la Muzanchère comme premier rôle dans La Bohémienne[492].

Il n’est pas inutile de faire connaître cette dame, qui était veuve, comme d’ailleurs son ennemie personnelle et rivale, Mᵐᵉ Dubois de la Motte, née de Boisgelin de Cucé.

Le mari de celle-ci, d’une très bonne famille de Bretagne, ainsi que M. de la Muzanchère, s’était montré, avec lui, un des plus chauds partisans de l’ancien commandant. Quant à sa femme, elle avait, comme nous l’avons vu, beaucoup de prétentions, mais son tempérament combatif la rendait insupportable.

Mᵐᵉ de la Muzanchère n’était guère plus traitable. Mais c’était une amazone des temps héroïques, une manière de Lucrèce... à rebours, dont certaine aventure avait défrayé, pour la plus grande joie des curieux, les échos de la chronique scandaleuse.

On annonce un jour—en 1766 ou 1767—à Mᵐᵉ de la Muzanchère, parente de l’évêque de Nantes, la visite de l’évêque de Saint-Brieuc, Monseigneur de Girac, fils d’un second président au bailliage d’Angoulême. Le prélat, qui avait trente-six ans à peine, était un mondain fort empressé auprès des dames et grand amateur de théâtre: c’était lui qui plaçait les billets pour les représentations de la Clairon. Fut-ce sous ce prétexte qu’il s’introduisit chez Mᵐᵉ de la Muzanchère, fort jolie femme et très séduisante? Toujours est-il qu’il la serrait de très près, quand soudain survint le mari. La jeune femme s’élance sur l’épée du gentilhomme, la tire hors du fourreau et va la planter dans la cuisse de son trop bouillant adorateur. On ne parla bientôt plus à la Cour que de cet exploit, d’autant que M. de Girac, après avoir été le grand ami de M. d’Aiguillon, en était devenu un des plus acharnés adversaires[493].

La duchesse ne dit pas à son correspondant si Mᵐᵉ de la Muzanchère, à qui le rôle de bohémienne devait certainement convenir, était aussi tragique au théâtre qu’à la ville. Elle ne lui donne plus de nouvelles qu’en juin. A cette époque, la santé de son mari ne lui laisse plus d’inquiétudes[494]. Mais celle du chevalier s’est trouvée fortement atteinte. La duchesse l’invite à venir «se refaire» au château d’Aiguillon qu’il devait avoir déjà visité; car elle lui annonce qu’il «y trouvera bien des changements dans les constructions». Les travaux actuels sont exécutés par un «maçon» (entrepreneur) qui «a travaillé à l’Orangerie de Versailles et qui a fait tous les bassins de Veretz». A la fin du mois d’août on commencera la salle de comédie[495]. La basse-cour ne lui donne pas moins de soucis que le temple consacré à Thalie et à Melpomène: «la mode est aux canards»; la duchesse en aura bientôt une centaine[496].

Il est probable que le chevalier alla tuer, à cette époque de l’année, «les perdreaux et les lièvres» du propriétaire d’Aiguillon, car la correspondance ne reprend qu’en décembre avec Balleroy, qui passa l’hiver à Paris.

Ses hôtes ne paraissent pas avoir pris un bien vif intérêt aux nouvelles du jour: tout au plus quelques mots jetés de-ci de-là laissent voir qu’ils ne les ignorent pas. Ainsi la duchesse qui connaît ses auteurs et les cite à l’occasion, sans avoir la moindre prétention au bas-bleuisme, a su la mort de Rousseau:

«Jean-Jacques a fait à votre ami M. Girardin une grande galanterie en allant mourir chez lui. Il manquait vraiment à son jardin anglais un tombeau; il en aura un véritable, puisqu’on dit qu’il le fait enterrer dans une île de son jardin, que sûrement il décorera de tous les ornements convenables[497]