Un procès du comte de Broglie, pendant au Châtelet, éveille dans l’esprit de la duchesse un mouvement d’humeur: «Tant que ce vilain petit homme existera, il tracassera et tourmentera son prochain[498]».

Un mot dans la même lettre sur un fait de guerre: «Je suis humiliée du Te Deum chanté à Versailles: c’est un ridicule pour la nation[499]».

L’expédition d’Amérique trouvait, au surplus, la duchesse assez froide:

«—Je prends peu d’intérêt, comme bien savez, aux insurgents et pas beaucoup plus aux Anglais[500]

Le duc se prononçait plus catégoriquement, s’il faut en croire les Mémoires publiés sur son ministère: «M. d’Aiguillon a toujours dit que c’était une faute que la guerre entreprise contre l’Angleterre en 1778, à la sollicitation de Sartine (qui était alors ministre de la marine)[501]».

En ce moment où la France jouait une si grosse partie, l’ancien secrétaire d’État aux affaires étrangères dut ronger son frein d’être confiné dans sa retraite d’Aiguillon. Se fût-il prononcé, s’il était resté au pouvoir, pour la politique de neutralité? Laissa-t-il voir aux siens son dépit de n’être plus employé? Nous ne pouvons que le supposer. Car le langage de la duchesse a pris un ton inaccoutumé d’amertume et d’aigreur, qui s’exhale à tout propos. Son pessimisme devient plus sombre encore, à la suite d’une escroquerie au jeu commise par le général Smitt à la table du roi et «du premier prince du sang». Le fait ne se présentait que trop souvent. «Il faut se flatter, dit Mᵐᵉ d’Aiguillon, que cette démence ne durera pas, et s’il y a quelqu’un à être tout à fait perdu, je souhaite que ce soit plus tôt que plus tard, afin qu’il ne soit plus question de jeu quand mon fils entrera dans le monde[502]

Précisément, à la même époque, venait de succomber en duel Adolphe Du Barry, un neveu de la comtesse, que d’Aiguillon avait jadis nommé cornette surnuméraire[503] de sa compagnie de chevau-légers, à la place de Pecquigny, devenu, par la mort de son père, duc de Chaulnes. Il écrivit à Mᵐᵉ Du Barry cette lettre de condoléances, d’une correction parfaite, qui fait honneur à des sentiments de reconnaissance, dont se gaussait alors si volontiers la nouvelle école des politiciens du temps[504]:

«J’ai bien imaginé, Madame la comtesse, que vous étiez aussi touchée qu’affectée de la perte cruelle que vous avez faite; et je n’ai point voulu ajouter, à la douleur que vous en ressentez, l’importunité d’un compliment.

J’ai prié Mˡˡᵉ Du Barry (Mˡˡᵉ Chon) de vouloir bien y suppléer et de vous renouveler dans cette triste occasion les assurances bien sincères de la part que je ne cesserai de prendre à tous les événements qui vous intéressent.