«... Faites-moi le plaisir de m’acheter l’Élite des Almanachs, un Recueil général des costumes et des modes chez Desnos, rue Saint-Jacques (4 livres 10 sous) broché, le Bijou des Dames avec les nouvelles coiffures de 1778 et le Souvenir à la Hollandaise qui a pour frontispice les coiffures à la Belle Poule et à l’Insurgent[505]

Ce fut encore par des représentations théâtrales que les châtelains inaugurèrent la nouvelle année, devant un public d’anciens amis venus de loin et de connaissances, toutes récentes, accourues des environs. Dès le 1ᵉʳ janvier, Mᵐᵉ d’Aiguillon donne à Balleroy, après les compliments les plus tendres, le programme des fêtes...: «les nouvelles d’ici sont l’ouverture de nos théâtres... Dimanche, nos bals recommencent; vous êtes encore à temps pour y venir danser une allemande[506]».

Et trois semaines après: «Nos comédies vont leur train; heureusement nos acteurs n’ont pas été enrhumés... M. de Clairfontaine, en dansant un menuet avec Alexandrine, s’est cassé le tendon d’Achille; et lundi il s’est fait emballer dans sa voiture et a voulu retourner à Agen pour se guérir[507]».

Elle-même a été souffrante; elle a sans doute maigri beaucoup; car on la bourre de soupe, de chocolat et de salep: «Je prétends, réclame-t-elle, qu’on m’empâte comme un dindon[508]». Mais, en vérité, elle n’a point le temps de s’occuper de ces misères: elle est fermière maintenant: «Je vous ferai manger des œufs, comme il n’y en a point, pondus par mes poules... et des canards élevés à la brochette par moi». Les travaux continuent: «le maître du château s’en occupe et s’en amuse». Mᵐᵉ Dubois de la Motte s’extasie sur «la beauté du teint et sur la gaîté» de M. d’Aiguillon. Mᵐᵉ de la Muzanchère qui vient d’arriver—c’était fatal—est, elle aussi, en bonne santé et paraît plus raisonnable. Elle lui apprend que le chevalier «a tout lieu d’espérer le cordon». On en parlait déjà depuis longtemps, «je souhaite vivement qu’elle ait raison[509]».

Le duc se préoccupe également pour son ami de «ce beau ruban rouge» et il désire que le chevalier le tienne au courant de ses démarches. Lui-même, à son travail de décembre, demandera la commission de capitaine pour M. de Montaigle (sans doute un intime du chevalier), mais il n’a pas le temps voulu; il faut qu’il attende l’an prochain. Balleroy est un correspondant précieux pour le duc comme il l’est pour la duchesse. D’Aiguillon le prie de s’arrêter à Veretz pour y jeter un coup d’œil sur les travaux en cours et lui en parler quand il reviendra au château[510]; de même, il le chargera un mois après d’un règlement de comptes[511] avec le duc de Fitz-James.

C’est un homme vraiment accablé de besogne que M. d’Aiguillon. A peine a-t-il le temps de se remettre d’embarras gastriques, à force d’eau de Vals en bain et en boisson, qu’il est obligé de s’interposer de nouveau entre Mᵐᵉˢ Dubois de la Motte et de la Muzanchère. C’est maintenant celle-ci qui devient intraitable, «malgré toutes les promesses qu’elles m’a faites à son débarqué de n’avoir aucune tracasserie avec personne, ni même de l’humeur. Elle m’a fait deux ou trois querelles d’allemand, sans rime ni raison et sur des sujets aussi importants que celui de la comédie qu’elle veut jouer sans acteurs... Je l’ai rembarrée fortement, afin qu’elle prenne son parti, ou de s’en aller, ou d’être plus douce et moins exigeante; et je lui ai déclaré que je ne lui passerais rien et lui ferais des corrections publiques sans ménagement, si elle m’y obligeait par ses incartades... Je ne m’en flatte pas, à moins que mon fils à qui elle fait les coquetteries les plus fortes et qui ne paraît pas éloigné d’y répondre, ne vienne à mon secours; mais il est aussi froid au moral qu’au physique et bien nigaud encore...»

Voudrait-il, par hasard, ce père aux mœurs faciles, ce galant seigneur qui ne connut jamais de cruelles, que son fils se fît déniaiser pour calmer l’humeur belliqueuse d’une invitée encombrante?

Et puisqu’il parle de ce jeune comte d’Agénois, le seul survivant de ses six enfants et si peu ressemblant à cet autre d’Agénois qui, lui, n’avait pas attendu le nombre des années, il remercie Balleroy de la réponse qu’il a faite à des propositions de mariage pour son fils et le prie instamment «d’y persister», si on remet la question en train avant son retour à Paris. «Continuez d’affirmer que j’ai moins de désir que jamais de reparaître à la Cour, bien loin d’en chercher le moyen ou le prétexte.» Oui, ses «résolutions sont invariables»; et son bonheur et son honneur exigent qu’il ne s’en écarte jamais. Aussi concluait-il sur cette péroraison qu’Horace eût pu lui envier, mais qui nous rappelle plus encore la morale de l’immortelle fable Le Renard et les Raisins. «... Mes bosquets sont effectivement charmants, mes terrasses charmantes, ma cour commence à se démasquer et à s’ouvrir, ma salle de comédie s’élève à vue d’œil... Il faudrait que je fusse bien fol pour troquer une aussi belle habitation où je jouis de la plus heureuse et de la plus complète tranquillité contre ma triste maison de Paris ou quelque coin de grenier à Versailles, où je serais continuellement tracassé, persécuté et vilipendé[512]

Ce mariage pour M. d’Agénois, était-ce celui auquel faisait allusion, six mois auparavant, Mᵐᵉ d’Aiguillon, en ces termes: «Il n’est nullement question du mariage de mon fils, et moins encore avec Mˡˡᵉ de Polignac[513] qu’avec personne. Je n’y ai jamais pensé. Chabrillan m’en a parlé quand il est venu ici, et, pour toute réponse, nous lui avons dit que nous n’y songions pas».

Il s’agissait cependant de Mˡˡᵉ de Polignac. On en avait discrètement causé.