Les premières années de Louise de Plélo: son conseil de famille.—Son mariage avec le duc d’Agénois.—Le digne cousin du maréchal de Richelieu.—Ses amours avec la marquise de la Tournelle.—Une scapinade de Richelieu.—Hésitations d’une amante et coquetteries d’une maîtresse.—La duchesse d’Agénois et sa protectrice.—Amitié véritable entre bru et belle-mère.—Une lettre de la grosse duchesse.—D’Agénois un Caton!—Mᵐᵉ d’Agénois dame du palais.

Louise-Félicité de Bréhan Plélo était encore une enfant (elle avait onze ans à peine), quand la mort de sa mère la laissa, sinon sans fortune, du moins dans une situation fort embarrassée. L’orpheline était, surtout, moralement abandonnée. Ce n’était pas qu’elle n’eût une famille nombreuse et bien en cour: malheureusement, ses plus proches parents n’avaient guère qualité pour lui donner l’éducation qui convînt à l’héritière des Plélo. La marquise de la Vrillière devenue, contre échange de cent mille écus, duchesse de Mazarin, était la grand’mère de Louise-Félicité, et, de ce fait, sa tutrice; mais elle n’était pas d’une conduite exemplaire[11]. Saint-Florentin, le ministre, frère de la comtesse de Plélo, qui avait été désigné comme tuteur de sa nièce, n’était pas non plus le modèle de toutes les vertus. C’était un courtisan aussi plat qu’il était orgueilleux, autoritaire, opiniâtre et ne reculant devant aucune mesure arbitraire pour satisfaire au moindre caprice de son maître. Il déclina la mission qui lui incombait; et, à son défaut, Maurepas, ministre lui aussi, qui avait épousé une sœur de Mᵐᵉ de Plélo, accepta la tutelle de l’orpheline. Aussi souple d’échine que Saint-Florentin, mais plus fin, plus délié et plus aimable, quoique très vain et très frivole, le comte de Maurepas ne professait, comme tant d’autres de ses contemporains, que des principes d’une morale facile et sans préjugés.

Dans ses lettres, Louise-Félicité rappelle fort peu cette période de sa vie. Nous avons été même assez surpris de n’y point trouver le souvenir de sa mère. Une seule fois elle parle de son enfance, et à propos d’un mariage: la note ne laisse pas d’être piquante.

«Ma vieillesse, écrit-elle, le 12 novembre 1769, au chevalier de Balleroy—et elle n’a encore que quarante-trois ans—ma vieillesse me retient prisonnière chez moi, ce qui, comme vous jugez bien, ne me coûte pas beaucoup, mais je sens que j’aurais de l’humeur, si elle m’empêchait d’aller à la noce du cousin Quélen qui, enfin, va passer sous le joug matrimonial. Ce n’est pas sans peine, en vérité, et il n’a pas perdu pour attendre. Il épouse Mˡˡᵉ Hocquart, nièce de l’ancien intendant de la marine, qui a 200.000 livres en mariage et à qui on en assure encore autant. J’en suis aussi aise que lui. Vous savez combien je m’y intéresse personnellement, et les obligations que j’ai eues dans ma jeunesse à son père[12]. Si je parviens après à marier mon oncle Bréhan, je ne désespérerai de rien, pas même pour vous[13]

Quand elle s’était inclinée sous «ce joug matrimonial», qu’il lui semble si plaisant de voir imposer aux autres, Mˡˡᵉ de Plélo n’était pas encore entrée dans sa quinzième année.—S’il est des tuteurs qui ne sont jamais pressés d’établir leurs pupilles, combien ont hâte d’en finir avec une responsabilité qu’ils repassent volontiers à un mari! Maurepas s’était-il lassé de sa mission ou craignait-il de ne pas rencontrer pour sa nièce un parti plus sortable? Toujours est-il qu’assisté de Saint-Florentin, il demandait au roi son agrément pour le prochain mariage de Mˡˡᵉ de Plélo avec le comte d’Agénois «à qui son père cédait son duché[14]». L’alliance d’Emmanuel-Armand Du Plessis-Richelieu, qui devait, à la mort de son père, porter le titre de duc d’Aiguillon, ne pouvait que jeter un nouvel éclat sur les familles de Mailly et de Phélypeaux. Le nouveau duc d’Agénois descendait par une ligne collatérale, comme son parent le duc de Richelieu, du cardinal-ministre. Il était âgé de vingt ans; et une physionomie des plus heureuses, une noble prestance[15], une rare élégance de manières le faisaient passer pour un des plus beaux hommes de la Cour. Les avantages physiques de Mˡˡᵉ de Plélo ne répondaient certes pas à ceux de M. d’Agénois: la jeune fiancée était plutôt laide et son «teint échauffé» avait des variations de coloris sur lesquelles nous reviendrons plus tard.

Le mariage se fit néanmoins. Fut-il heureux? Il est permis d’en douter, étant donné l’humeur volage et le tempérament passionné de l’époux, qu’il fût duc d’Agénois ou duc d’Aiguillon. La duchesse ne put en ignorer; elle était intelligente et fine; et elle dut beaucoup en souffrir; car elle avait en même temps qu’un véritable culte pour la famille dans laquelle elle était entrée, un profond et sincère amour pour l’homme qui en était un des représentants. Mais, comme elle était également très digne, il ne semble pas qu’elle se soit jamais plainte des nombreuses infidélités de son mari. En tout cas, aucune de ses lettres n’en laisse percer la moindre trace; elles respirent au contraire un vif enjouement, tempéré d’une douce sérénité, si ce n’est quand elle croit ou qu’elle voit son époux en butte à la calomnie ou à des manœuvres perfides. Une telle égalité d’humeur, discrète et souriante, chez une femme trompée, est plus et mieux que de la résignation: c’est, en quelque sorte, un héroïsme élégant.

Les illusions de Mᵐᵉ d’Agénois furent de courte durée. Elle était mariée du 4 février 1740; et, vers la fin de cette même année, le duc la trompait avec la marquise de La Tournelle[16].

Peut-être se demandera-t-on s’il n’en avait pas été pour les d’Agénois comme pour les Plélo. Louise-Félicité n’avait pas, nous l’avons dit, quinze ans, le jour de son mariage. Voulut-on séparer momentanément un couple qu’avaient uni des raisons d’intérêt ou des questions de convenance, et qui n’était pas encore mûr pour les réalités du mariage? C’est fort possible. En tout cas, d’Agénois se serait bien gardé d’enlever, à l’exemple de feu son beau-père[17], sa jeune femme; il était trop occupé avec la maîtresse, si captivante dans son orgueilleuse beauté, qui l’avait choisi comme le plus désirable des amants.

La liaison de la future duchesse de Châteauroux avec d’Agénois appartient à l’histoire; et les Goncourt lui ont consacré quelques pages de leur curieuse monographie sur la favorite, si longuement recherchée et si ardemment aimée du plus indifférent des rois.

Le marquis d’Argenson, avec son philosophisme sceptique, grincheux, mais presque toujours exact, définit, dans une note de ses Mémoires, la raison de l’irrésistible entraînement de la Châteauroux pour d’Agénois, devenu son parent par son mariage avec Mˡˡᵉ de Plélo: «Elle a eu jusqu’à trois affaires, M. de la Trémoïlle, M. de Soubise, M. d’Agénois. Le premier la séduisit par ses charmes, M. de Soubise par intérêt et par vues: elle avait besoin de lui pour que la maison de Rohan et Mᵐᵉ de Tallard s’intéressassent à elle, en vue d’entrer chez la dauphine; elle ne lui permit que la petite oie, et elle eut M. d’Agénois, pour se procurer les conseils de M. de Richelieu, qui était en partie carrée avec elle, son cousin le petit d’Agénois et Mᵐᵉ de Flavacourt[18]