En effet, le duc de Richelieu joua dans cette «affaire» un singulier rôle, mais qui ne saurait surprendre chez un courtisan aussi adroit et toujours si empressé à devancer les désirs du maître. Certes, il aimait bien son cousin; et la correspondance de Mᵐᵉ d’Aiguillon atteste que cette affection familiale était partagée. Mais, précisément, parce qu’il était «en partie carrée», c’est-à-dire en communauté d’intérêts politiques avec d’Agénois et Mᵐᵉ de la Tournelle, il n’entendit pas sacrifier à leur délicieux roman la satisfaction de ses vues ambitieuses. Il voulut assurer au roi l’entière et définitive possession d’une femme que le prince convoitait depuis longtemps; et peut-être aussi dans l’intérêt, bien compris, d’un parent dont l’obstination amoureuse pouvait compromettre la fortune et le crédit, il imagina, lui aussi, un roman, ou plutôt une comédie à la Marivaux pour rompre une liaison qui menaçait de s’éterniser.
Au cours d’un voyage en Languedoc, d’Agénois rencontre une jeune femme fort jolie, très spirituelle et d’une grâce exquise, qui, à l’aspect de ce beau gentilhomme, semble avoir reçu le coup de foudre. Jamais coquette ne fut plus aguichante, ni ne mit autant de charmes dans un sourire. D’Agénois se laisse séduire par cette sirène. Tous deux ne sauraient d’ailleurs se résigner à ce que l’aventure n’eût pas de lendemain. On se sépare, mais en jurant de s’écrire, très secrètement bien entendu; et d’Agénois compte bien que la marquise de la Tournelle ignorera toujours son infidélité; mais, un matin, celle-ci voit entrer le Roi qui lui met sous les yeux tout un paquet de lettres, brûlantes de passion: Ah! lui dit-il, le beau billet qu’a la Châtre! tenez, voilà ce que m’envoie la poste.
La ruse de Richelieu avait réussi... C’était lui, en effet, qui, sous promesse d’une «grande situation à Paris», avait «aposté» l’enchanteresse, chargée d’ensorceler d’Agénois; c’était lui encore qui avait tendu le piège de la correspondance; et... le Cabinet Noir avait fait le reste.
Richelieu avait voulu que Mᵐᵉ de la Tournelle oubliât son amant; les railleries continuelles du roi sur la prétendue fidélité de d’Agénois hâtèrent cette solution.
Et cependant la marquise lutta longtemps encore contre l’idée d’une telle rupture. Elle écrivait à Richelieu pour lui déclarer tout net qu’elle n’était pas dupe de «sa fourberie»; mais elle sentait bien que, si elle congédiait d’Agénois, celui-ci ne lui pardonnerait jamais cette injure: aussi voulait-elle qu’il lui rendît ses lettres, car elle ne se souciait pas qu’il les communiquât à sa mère, et surtout à Maurepas. Puis elle se ravisait: elle «revenait» à d’Agénois. Les lettres, interceptées par la poste, disait-elle, ne prouvent pas que le duc ait trahi ses serments; tout au plus s’est-il permis un caprice...[19], une passade.
Sans se prononcer aussi catégoriquement que le marquis d’Argenson, mais en se gardant bien d’exposer la savante et perfide stratégie de Richelieu, le duc de Luynes ne dissimule pas, dans ses Mémoires, que Mᵐᵉ de la Tournelle, après la disgrâce de sa sœur, Mᵐᵉ de Mailly, se conduisit, en coquette consommée, envers le roi. Soulavie[20], de son côté, précise le manège de l’artificieuse créature. Elle prenait un faux air de modestie. Elle cachait son joli minois sous une baigneuse que le roi relevait doucement pour l’admirer, puis pour dévorer ses joues d’ardents baisers, alors qu’elle dardait sur lui des yeux étincelants. Et, tout aussitôt, elle se ressaisissait... «elle faisait la fière.» C’était alors une autre antienne. Elle continuait à dire et à faire dire, écrit le duc de Luynes[21], «qu’elle était aimée de M. d’Agénois, et qu’elle l’aimait, qu’elle n’avait nul désir d’avoir le roi, qu’il lui ferait plaisir de la laisser comme elle est et qu’elle ne veut consentir à ses propositions qu’à des conditions sûres et avantageuses». Mise en scène évidemment réglée par Richelieu.
Elle les eut ces «conditions sûres et avantageuses» avec son brevet de duchesse de Châteauroux. Mais elle avait su jouer, bien qu’on en fît une sotte, du duc d’Agénois. Elle l’aimait cependant, et d’un amour qui survécut à leur séparation..., peut-être moins réelle qu’on n’a voulu le prétendre. Lorsque d’Agénois, qui était entré au service à dix-sept ans et s’était fait remarquer par sa vaillance pendant la guerre de la succession d’Autriche, fut très grièvement blessé à la tête, au siège de Château Dauphin, «la marquise de la Tournelle se sentit blessée du même coup[22]». On ajoute qu’elle s’évanouit à cette nouvelle. Le roi en fut très vivement piqué. Il la tança d’importance. Et ce ne fut pas la seule fois qu’il la querella pour des retours de tendresse dont elle ne pouvait se défendre.
Que devenait, au milieu de ces intrigues de cour et de cœur, la petite duchesse d’Agénois, si délaissée, si oubliée, si inconnue même du grand public, qu’elle semblait n’avoir jamais existé?
Elle avait pour protectrice, pour amie, pour consolatrice peut-être, une grande dame, la première de France, qui, elle aussi, était oubliée et délaissée pour la même femme, si profondément énamourée du beau d’Agénois.
Marie Lesczinska s’était toujours souvenue que Plélo avait sacrifié sa vie à la cause du roi de Pologne Stanislas; elle tenait à payer à la fille la dette de reconnaissance qu’elle avait contractée envers le père. Si, en raison des exigences du protocole et de la tyrannie de l’étiquette, il lui fut d’abord impossible d’attacher directement à sa personne Mᵐᵉ d’Agénois, elle lui fit assurer une pension honorable sur la cassette royale et favorisa de toute son influence (hélas! bien restreinte) l’accession de la jeune femme aux emplois et dignités de la cour. Le 21 septembre 1742, alors que la duchesse d’Agénois était une des «six dames du deuil de la duchesse de Mazarin», le roi «fit envoyer chez elle un de ses gentilshommes[23]». A un an de distance[24] la fatalité voulut (que de larmes coûtaient de tels honneurs!) que Mᵐᵉ d’Agénois «fût à la présentation de Mᵐᵉ de la Tournelle comme duchesse de Châteauroux»; elle était «parmi les huit dames dont cinq assises»; et sa belle-mère, la duchesse d’Aiguillon, était également du nombre.