Mais, en dehors de cette vie officielle, Mᵐᵉ d’Agénois était du cercle de la reine; admise dans l’intimité de la princesse et l’une de ses plus chères favorites, elle garda toujours, comme nous le verrons plus tard par sa correspondance, un souvenir attendri de Marie Lesczinska. Elle devait vouer la même gratitude à la mémoire de sa belle-mère Mᵐᵉ d’Aiguillon, la grosse duchesse, la bonne duchesse, comme on l’appelait encore dans le salon de Mᵐᵉ Du Deffand.

«Mon arrivée dans cette maison[25], écrit-elle de Paris, le 27 août 1772, a renouvelé l’horreur de la perte que j’ai faite (la duchesse douairière était morte le 15 juin); j’étais accoutumée que, quand je revenais, la première personne que je voyais, c’était ma malheureuse belle-mère.»

Et à quelques mois de là (6 décembre 1772), elle parle encore avec émotion de la bonne duchesse, «qu’elle n’aurait ni plus aimée, ni plus respectée, quand elle aurait été sa propre mère».

C’était justice. Car l’excellente femme qu’était la douairière avait su, dans les circonstances les plus difficiles, conserver l’estime et l’affection de tous, sans rien abdiquer de ses croyances, ni se soustraire à ses devoirs. Née Crussol, elle avait épousé le duc d’Aiguillon, personnage «de la première distinction», mais le plus insignifiant, le plus nul des hommes. Tout son orgueil d’épouse s’était alors confondu avec ses espérances de mère. Et désormais elle ne vécut que par son fils, ce séduisant gentilhomme qui avait si brillamment débuté à la cour.

Elle a pour lui une admiration qui fait sourire. Mᵐᵉ de Maurepas s’étant plaint de voir trop rarement sa nièce, et le duc d’Agénois ayant opiné, sans doute par calcul, dans le même sens, la grosse duchesse avait cru devoir présenter à sa bru «des exhortations d’économie et d’honnêteté pour ses parents». Louise-Félicité lui avait répondu un peu vivement. Et sa belle-mère s’était efforcée de calmer ce semblant d’irritation s’adressant aussi bien à son intervention personnelle qu’aux observations de Mᵐᵉ de Maurepas: «C’est par amitié qu’on se plaint de vous. Ce qui doit vous occuper et conduire votre marche, est ce qui plaît à votre mari, et lui convient. C’est le devoir d’une femme en général, mais bien avec lui qui est un Caton et qui pourrait gouverner père, mère, et toute la famille, et jusqu’aux cousins![26]»

D’Agénois, un Caton! C’était un peu excessif. Mais pourquoi ce mouvement d’humeur chez la jeune femme? Toute sa vie, elle fut pour sa tante une nièce respectueuse et même dévouée. Mais il semble qu’elle éprouvât vis-à-vis d’elle une certaine gêne, et même quelque froideur. L’insistance de son mari avait-elle fait ombrage à ses sentiments de délicatesse? Il y eut certainement dans les rapports de la nièce avec la tante un de ces mystères du cœur féminin dont il est souvent impossible de découvrir la clef.

La douairière d’Aiguillon s’était prise d’une tendresse sincère pour sa bru, compagne aimante et fidèle de son fils, qui méritait mieux que les regards distraits et l’affection intermittente de son mari, mais qui avait l’âme assez haute pour ne jamais se plaindre. Et cependant Mᵐᵉ d’Aiguillon avait pénétré les secrètes douleurs de Mᵐᵉ d’Agénois. Elle ne l’en aima que plus tendrement, la consolant sans en avoir reçu les confidences, la réconfortant toutefois, si elle voyait fléchir une énergie qui n’accusait personne de son découragement.

—Eh! si la vie est sans attrait pour vous, lui écrivait-elle[27], pour qui peut-elle avoir des charmes?

Ce billet date de 1760. Et nous connaîtrons bientôt la cause probable de cette tendance à la mélancolie que ne laisse certes pas supposer la correspondance adressée au chevalier de Balleroy.

D’autre part, les Mémoires de Luynes nous disent assez avec quelle ardeur la bonne duchesse, trop heureuse de servir les intentions de la reine, s’employait à la fortune de Mᵐᵉ d’Agénois: