Mai 1744.—«Mᵐᵉ d’Aiguillon sollicitait le maréchal de Richelieu pour que sa belle-fille pût être attachée à la Dauphine; et M. de Richelieu lui répondit en badinant que la nièce de deux ministres n’avait pas besoin de protections.»

Enfin, le 2 mars 1748, la reine obtenait gain de cause et Mᵐᵉ d’Agénois «était présentée comme nouvelle dame du palais».

III

Les maternités de Mᵐᵉ d’Aiguillon.—Débuts de la guerre de Sept Ans.—Bataille de Saint-Cast en Bretagne.—Félicitations de Mᵐᵉ de Pompadour au vainqueur.—Flirt de la Grande Marquise.—Maussaderie de d’Aiguillon.—Cavendish.—Les «fols de Bretons».—D’Aiguillon eût préféré le Languedoc.—Le commencement des «Affaires de Bretagne».

Le duc d’Agénois, ce bourreau des cœurs, trompait ouvertement et copieusement sa femme; mais, à l’exemple de la plupart des grands seigneurs du XVIIIᵉ siècle, il estimait qu’il devait à son nom et à la conservation de sa race, de ne pas oublier, quand l’occasion s’en présentait, qu’il existait encore de par le monde une duchesse d’Agénois. D’où les six maternités qu’eut à subir Louise-Félicité, pendant une période de vingt années (1746-1765); nous disons subir, parce qu’elle eut encore ce trait commun de ressemblance avec sa mère, qu’elle passa par des couches particulièrement laborieuses qui mirent ses jours en péril. La naissance de son premier enfant, une fille, Armande-Félicité, qui devait mourir en 1751, avait provoqué une certaine émotion dans le monde médical; et ce ne fut pas la dernière. L’accouchement était difficile, et Pérat, l’opérateur, avait fait venir un chirurgien célèbre, Pujos, qui, contrairement à l’avis de son confrère, avait réussi à délivrer la patiente par l’application du forceps. Or, les ennemis de Pérat prétendirent qu’en raison de son âge, le bonhomme n’avait plus ni la tête, ni la force voulue pour continuer son service à la Cour, d’autant qu’il était désigné pour accoucher la Dauphine. Et Pérat, un très honnête homme, à qui la dévotion donnait des scrupules, écrivit à Bouillon, Helvétius et La Peyronie, médecins et chirurgiens du roi, pour décliner la mission qui lui était confiée. Il avouait humblement qu’il «s’était trompé à la couche de la duchesse d’Agénois». Mais on ne voulut pas tenir compte à la Cour de cette résignation si touchante, et on le maintint dans ses fonctions[28].

La duchesse d’Agénois s’était rétablie, non sans peine, d’une telle alerte, lorsqu’on apprit, dans les premiers mois de 1747, sa nouvelle grossesse: «L’état où elle avait été à sa dernière couche, écrit le duc de Luynes, faisait beaucoup craindre pour celle-ci[29], d’autant plus que Mᵐᵉ de Plélo, sa mère, était toujours fort mal en accouchante.» On en fut quitte cette fois pour la peur, et, le 20 décembre, Mᵐᵉ d’Agénois donnait facilement naissance à une seconde fille[30], Innocente-Aglaë, qui devait être un jour la marquise de Chabrillan.

Cependant, le jeune duc, après avoir guerroyé fort honorablement à l’étranger, était rentré en France, dans le courant de février 1749; et, devenu duc d’Aiguillon par la mort de son père, en 1750, avait été nommé successivement lieutenant général au comté Nantais, et commandant en chef de Bretagne—province dont M. de Penthièvre était le gouverneur.

De cette époque date l’ascension[31], lente, mais sûre, aux premières dignités de l’État, de cet homme que la tourbe de ses ennemis, grossissant à mesure qu’il s’élevait, nommait un «courtisan noir et profond».

La cause déterminante d’une faveur, si jalousée, fut le rôle décisif joué par d’Aiguillon, en Bretagne, au commencement de cette guerre de Sept Ans, dont l’issue devait être désastreuse pour la fortune et l’honneur de la France. Et, ici encore, le cœur de la jeune duchesse eut peut-être à souffrir d’une profonde et cuisante blessure. Car, si le triomphe du nouveau commandant de Bretagne sur les armes anglaises fut mis à cette époque en pleine et belle lumière, ce fut grâce à la marquise de Pompadour qui s’était prise d’un vif et tendre enthousiasme pour le vainqueur.

Est-ce l’explication de la lettre, datée de 1760, où la jeune duchesse confiait à sa belle-mère que «la vie était pour elle sans attrait»?