La suite de ce récit dira si notre hypothèse est fondée, si Mᵐᵉ d’Aiguillon était en droit de reprocher à son mari—et jamais, que nous sachions, le grief n’est sorti de sa bouche—de nouveaux torts et de graves infidélités.
On sait quelle fut une des causes principales de la guerre de Sept Ans[32]: la haine irréductible de Mᵐᵉ de Pompadour contre Frédéric II qui avait cyniquement raillé l’influence de la maîtresse du roi dans les conseils du prince et sa participation aux affaires de l’État. La Grande Marquise voulut prouver à l’insolent monarque qu’il avait deviné juste, en alliant la France à l’Autriche contre la Prusse et l’Angleterre. Ce fut sa guerre à elle; et ce furent ses plus chers favoris, les hommes d’État ou les généraux qui s’employèrent à servir sa cause, c’est-à-dire ses rancunes, pendant cette période de sept années.
L’expédition, dirigée en 1758 par l’Angleterre contre les côtes de France, marqua la première phase des hostilités. Une flotte considérable, qui avait embarqué un corps d’armée de 15.000 hommes, cingla
Le Duc d’Aiguillon
(Galerie du Marquis de Chabrillan)
vers la Normandie et la Bretagne, semant la terreur et la ruine sur son passage. Cherbourg fut détruit et Saint-Malo bombardé: la flotte ennemie menaçait le littoral, du Havre à Brest. Enfin, elle débarqua, sur les Côtes-du-Nord, 13.000 hommes, qui étaient à peine descendus à terre, qu’ils étaient aussitôt attaqués et battus à Saint-Cast[33]. En effet, d’Aiguillon, accouru à leur rencontre, à la tête des miliciens bretons, les avait enveloppés et culbutés, leur avait tué 3.000 hommes et fait 800 prisonniers, au nombre desquels se trouvait lord Cavendish, troisième fils du duc de Devonshire. Le reste avait repris précipitamment la mer, sous la protection de la flotte, qui avait dû assister, impuissante, à ce désastre.
Ce fut par toute la France un cri de triomphe, un élan de reconnaissance pour les vaillants soldats qui avaient si bien défendu le sol de la patrie, pour le chef et pour les officiers qui les avaient si valeureusement conduits à la victoire. Des estampes furent gravées qui représentaient le commandant à Saint-Cast, et des médailles commémoratives de ce haut fait d’armes furent frappées aux frais des Etats de Bretagne; enfin d’Aiguillon recevait de la marquise de Pompadour la lettre suivante:
«C’est avec bien du regret, Monsieur, que je ne vous ai pas dit tout ce que je pensais, avant-hier, sur la gloire dont vous venez de vous couvrir; mais ma tête était si douloureuse que je n’eus de force que pour vous dire un mot.