«Nous avons chanté aujourd’hui votre Te Deum, et je vous assure que ç’a été avec la plus grande satisfaction; j’avais prédit vos succès et, en effet, comment était-il possible qu’avec autant de zèle, d’intelligence, une tête aussi froide et des troupes qui brûlaient, ainsi que leur chef, de venger le roi, vous ne fussiez pas vainqueur? Cela ne se pouvait pas. Un petit billet, que je vous ai écrit avant votre brillante journée, a dû vous faire connaître ma façon de penser pour vous et la justice dont je fais profession. Dites-moi, je vous prie, actuellement, si vous êtes bien fâché contre moi de n’avoir pas cédé à vos instances et aux belles raisons que vous m’avez contées. Elles ne valaient rien dans le temps; et je les trouverais encore plus détestables aujourd’hui. Un autre n’aurait pas fait aussi bien que vous; je serais dans la douleur au lieu d’être dans la joie. Vous seriez perdu et il y aurait bien de quoi. Osez dire maintenant que ma tête ne vaut pas mieux que la vôtre, je vous en défie[34].»
Cette lettre, si affectueuse, vibre en même temps comme une fanfare. Elle célèbre la gloire d’un brillant protégé; mais il s’y mêle des accents de doux reproche. Vraisemblablement, grâce à l’entremise de Richelieu qui avait tant de droits à la bienveillance de la marquise, celle-ci s’était intéressée au nouveau duc d’Aiguillon et l’avait fait nommer au commandement de Bretagne, d’autant que par sa femme, une Plélo, il pouvait y prétendre, sans que cette grâce fût taxée de favoritisme. Mais les Bretons étaient gens peu maniables, têtus et violents: d’Aiguillon ne s’en était que trop aperçu et il est probable qu’avant l’affaire de Saint-Cast il s’était déjà adressé à Mᵐᵉ de Pompadour pour être relevé d’un commandement de gestion si difficile. D’où l’allusion de ton si amical qui perce dans les dernières lignes de la lettre, et le petit air de bravoure qui la termine de si gentille façon.
Cette aimable familiarité se continue dans les billets suivants. La marquise, suivant l’habitude qu’elle a prise avec ses entours, donne à son correspondant un surnom, celui de M. de Cavendish, qui rappelle la capture faite par d’Aiguillon à Saint-Cast. Le billet du 25 septembre 1758 est caractéristique. Elle lutte de délicatesse avec le commandant de Bretagne: celui-ci avait «sollicité des grâces» pour ses compagnons d’armes, le marquis de Balleroy entre autres, qui fut un des héros de la journée. Mais Mᵐᵉ de Pompadour n’entend intervenir que pour d’Aiguillon, qui d’ailleurs sera nommé lieutenant général. Bientôt la conversation tourne au flirt, ainsi qu’on appelle aujourd’hui le galant badinage si prompt, en maintes circonstances, à changer de voie.
«Vous voulez donc, absolument, écrit la marquise, que je compte sur votre cœur, mais vraiment je ne me ferai pas une grande violence pour désirer que vous soyiez capable d’une amitié digne de celle que je suis très disposée à avoir pour vous.»
C’est du Marivaux et du meilleur. Mais, au diapason atteint déjà par le dialogue, ne semble-t-il pas qu’il doive en sortir l’aveu d’un sentiment plus tendre que l’amitié; et n’est-on pas autorisé, de ce fait, à rechercher quelle était et quelle fut par la suite la nature des relations qui s’établirent entre le duc d’Aiguillon et la marquise de Pompadour[35]?
Or, la plus intelligente des maîtresses de Louis XV en fut aussi la moins passionnée. Elle en convenait d’ailleurs elle-même, puisqu’elle disait qu’elle avait un tempérament de «macreuse»[36]. Et quoique en aient prétendu des pamphlétaires, aux gages de rivales plus ou moins agréées, il n’a jamais été prouvé que Mᵐᵉ de Pompadour, pendant son règne, ait honoré tel ou tel de ses faveurs, le maréchal de Richelieu, par exemple, ou même le duc de Choiseul. On a parlé moins encore de M. d’Aiguillon.
Mais si, chez la marquise, les sens étaient en léthargie, le cerveau, par contre, était toujours en ébullition. Elle avait une grande activité d’esprit; elle adorait la politique, qui était alors un jeu d’intrigues, comme les grandes coquettes du théâtre de ce temps se plaisaient aux intrigues qui sont la politique de l’amour. Mᵐᵉ de Pompadour avait de plus infiniment de charme et savait employer le trésor de ses séductions à se constituer une petite cour de fidèles, d’alliés et d’amis, dévoués à sa fortune qui était en même temps la leur. Aussi, dans ses relations avec ceux qu’elle distinguait plus particulièrement, jouait-elle à merveille de ce sentiment qu’un de nos modernes a si bien dénommé amitié amoureuse et qui devait donner aux familiers de la marquise des espérances suivies, hélas! de promptes désillusions.
A notre avis, les lettres ou billets de Mᵐᵉ de Pompadour au duc d’Aiguillon sont écrits sous l’inspiration de l’amitié amoureuse, en cette langue spirituelle, un peu subtile, légèrement maniérée, d’allure indépendante et de ton plaisant, qui caractérise la correspondance de cette femme supérieure.
Mᵐᵉ d’Aiguillon ne s’y trouve pas oubliée: elle reçut même une lettre de la marquise qui la félicitait du succès retentissant de son mari. Mais eut-elle jamais connaissance des missives où l’expression un peu vive de la pensée pouvait lui suggérer de fâcheuses interprétations?
Cependant, tout en échangeant de la quintessence de sentiment avec le vainqueur de Saint-Cast, Mᵐᵉ de Pompadour ne perdait pas de vue la direction d’une guerre dont les résultats, du moins l’espérait-elle, devaient la venger de l’outrage reçu. Et pour mieux y inciter d’Aiguillon, elle le couvrait de fleurs: elle le reconnaissait «citoyen, sujet zélé et éclairé, et une petite tête très bonne dans ce moment, dont elle disait tous les biens du monde parce qu’elle les pensait».