Dans une autre lettre[37], elle le remerciait de «chercher des ressources pour nos affaires». Le premier éditeur de cette correspondance croit voir dans la phrase qui précède (et nous partageons son avis) une allusion aux préparatifs d’une descente en Angleterre, pour laquelle d’Aiguillon réunissait secrètement à Vannes une armée et des moyens de transport. Mais pourquoi faut-il que de tout temps l’argent soit le nerf de la guerre? Et la vindicative marquise de s’écrier douloureusement: «Où trouver les quarante millions?» Le Trésor français n’a que trop connu de telles impossibilités. Néanmoins, à dix mois de là, alors que d’Aiguillon est encore à Vannes (il avait été désigné pour commander l’expédition)[38], Mᵐᵉ de Pompadour lui écrit une lettre des plus réconfortantes. Elle a vu le contrôleur général, Bertin, qui lui a «donné de l’espérance sur notre projet», d’autant que «celui que va exécuter la marine est grand».

Autant de rêves qu’une réalité cruelle se chargea de dissiper. Le projet de descente sur la côte anglaise fut abandonné; et la marine française subit dans cette funeste guerre des échecs dont elle ne put se relever.

Que le duc d’Aiguillon ait été ambitieux et, à ce titre, dépourvu de scrupules, comme d’ailleurs tous les hommes d’Etat soucieux de parvenir, rien n’est moins contestable; mais que, pour donner libre cours à ses aspirations politiques, il ait été précisément choisir la Bretagne comme champ d’expérience, la seule lecture de la correspondance à laquelle nous avons déjà fait divers emprunts, démontrerait, de reste, l’inanité d’une telle hypothèse.

Que de fois, au contraire, d’Aiguillon, parlant du commandement de Bretagne à sa protectrice, dut lui écrire: Détournez de moi ce calice d’amertume! Car Mᵐᵉ de Pompadour ne cesse de le morigéner sur ce chapitre, tout en s’excusant de la liberté grande:

«... J’ai osé vous dire qu’avec les meilleures et les plus grandes qualités vous aviez une petite tête qui s’échauffait vite!... Vous voulez quitter la Bretagne, belle folie qui vous passe par la tête!... Souvenez-vous bien que si vous aviez suivi votre premier mouvement, vous ne seriez pas Cavendish... Ah! fi, je rougis de vous voir moins de courage que moi. Vous avez le désagrément de votre petit commandement et moi ceux de toutes les administrations, puisqu’il n’est point de ministre qui ne vienne me conter ses chagrins![39]»

Les parlements sont en révolte contre l’autorité royale et d’Aiguillon s’en irrite, d’autant que celui de Bretagne lui a déjà donné de la tablature: «Le projet d’arrangement de M. de Choiseul, adopté par le Conseil, écrit la marquise, m’a fait le plus grand plaisir, parce qu’il nous donne le moyen de nous passer de ces indignes citoyens qui abusent des besoins de l’Etat pour faire faire à leur maître des actes de faiblesse. Il ne faut pas songer à quitter pendant la guerre ces fols de Bretons; cherchez cependant qui pourra vous remplacer, je n’ai personne en vue...[40]»

D’Aiguillon devait donc rester à son poste; cette contrainte l’exaspérait et la marquise recevait les éclaboussures de sa méchante humeur. Aussi ne lui épargne-t-elle pas les reproches, mais toujours avec enjouement. Pourquoi «monte-t-il sur ses grands chevaux» pour une inoffensive plaisanterie? Et voudrait-il la «pouiller», comme il l’a fait pour le contrôleur général; mais, qu’il prenne garde; elle n’est pas «si douce» que ce ministre; et «s’ensuivrait que nous nous battrions et que j’aurais peut-être la tête cassée[41]». Son protégé eût échangé volontiers le gouvernement de Bretagne contre celui où se trouvait son domaine patrimonial d’Aiguillon; et cependant, après la mort de son père, il n’avait guère eu à se louer du «corps de ville d’Agen et de Condom» qui, lors de «son entrée dans son fief, s’étaient distingués par leurs mauvaises façons, en voulant lui refuser les mêmes honneurs rendus en 1642, à la duchesse d’Aiguillon, nièce du grand cardinal[42]. Il est vrai que le nouveau duc avait exigé et obtenu ce cérémonial pour contenir les républicains du pays[43]». Mais Mᵐᵉ de Pompadour lui dit positivement de ne pas compter sur le gouvernement de son choix, en lui laissant toutefois cette fiche de consolation: «Il faudra bien vous débarrasser de votre Bretagne, si elle vous chagrine trop».

Elle le chagrinait si bien qu’en 1761 il voulait donner sa démission. Et Mᵐᵉ de Pompadour de l’admonester vivement, mais comme on gronde un enfant gâté: «L’âme de M. d’Aiguillon doit être au-dessus de pareilles misères et n’avoir pour but que l’utilité dont il peut être à son maître... Je suis fâchée, mais très fâchée contre vous. La petite tête dont je vous parlais, le jour de votre départ, a joué un trop grand rôle... Je ne sais quand je vous pardonnerai: vous mériteriez bien que je ne m’intéresse pas à vous. Bonsoir, Monsieur, rancune tenante, et très fort.[44]»

Et «la rancune» tenait si peu que, quelque temps après, la marquise, sortant d’une de ces poussées de tuberculose qui devait bientôt l’emporter, écrivait gaîment à cet ami naturellement grincheux et maussade: «Réjouissez-vous, monsieur de Cavendish, je ne suis pas morte et (malgré votre méchant petit cœur) je veux me flatter que vous n’en êtes pas fâché...»

Ce qui ressort de ce gracieux caquetage, c’est que d’Aiguillon, à peine arrivé en Bretagne, y jouait déjà le rôle du commandant malgré lui. Par conséquent, les premières années de son principat, si calmes, si belles, si heureuses, dont parlent plusieurs historiens, furent peut-être l’âge d’or pour les Bretons, mais nullement pour leur gouverneur. En effet, ils l’avaient pris en telle affection que les députés des États vinrent, de leur part, solliciter l’honneur—Mᵐᵉ d’Aiguillon se trouvant sur la fin d’une grossesse—de tenir l’enfant, s’il était mâle, sur les fonts baptismaux. Mais l’enfant mourut avant terme. Et les députés recommencèrent leur démarche en 1764, lors d’une nouvelle grossesse de Mᵐᵉ d’Aiguillon: la couche, cette fois, fut heureuse; seulement ce fut une fille, Agathe-Rosalie, le sixième et dernier enfant de la duchesse, qui naquit en 1765 et qui devait mourir en 1770. En somme, la Bretagne avait eu à cœur de donner un témoignage solennel de sa reconnaissance[45] à l’homme qui lui rendait chaque jour de nouveaux services, par son administration éclairée et paternelle, s’efforçant d’importer en France les grains de la province, défrichant les landes, ouvrant des canaux et jusqu’à huit cent lieues de voies de communication, alors qu’à la veille de son avènement, il n’y avait encore qu’une seule route, celle de Rennes à Brest.