Donc la désaffection des Bretons pour leur commandant ne se produisit guère qu’en 1765. Et la tempête qu’elle souleva ne resta pas circonscrite à la province; elle gagna Paris, envahit toute la France et déborda même à l’étranger. On ne parla bientôt plus que des Affaires de Bretagne et pendant combien d’années! Les parlements, les ministres, le roi lui-même furent mêlés à une querelle qu’envenimaient les plus violents factums et les plus mordants pamphlets. Toujours très ardente, au moment où commence la correspondance que nous avons retrouvée de Mᵐᵉ d’Aiguillon, la lutte s’était cependant déplacée et, comme nous l’avons dit, généralisée. La duchesse y soutint énergiquement, d’après les rares témoignages que nous en ont conservés ses contemporains, la cause de son mari. Ses lettres au chevalier de Balleroy le prouvent également, et—particularité qu’il est intéressant de relever—chaque fois qu’elles mettent en cause les Bretons, c’est pour apprécier leur conduite dans les termes mêmes dont s’est servi Mᵐᵉ de Pompadour.
Aujourd’hui encore, les Affaires de Bretagne ont eu le privilège de réveiller des polémiques qui se sont traduites, soit par des thèses ou par des livres spécialement écrits sur ce sujet, soit par des discussions dans divers ouvrages consacrés à d’autres études. Nous aurons l’occasion d’y revenir au cours de ce travail; mais d’ores et déjà, nous devons constater qu’à l’encontre des Correspondances et Mémoires contemporains, presque unanimes à flétrir d’Aiguillon des termes les plus ignominieux, un certain nombre de nos publicistes modernes ont entrepris, et non sans succès, la réhabilitation de ce grand coupable qui, pour être désagréable et antipathique au premier chef, n’en fut pas moins un fonctionnaire intègre et pénétré de son devoir.
IV
Privilèges et résistances des Bretons.—Premières escarmouches.—Griefs réciproques de d’Aiguillon et de La Chalotais.—Attaques du Parlement.—D’Aiguillon dissout les États.—La duchesse est son auxiliaire le plus dévoué.—Un impair de la Noue.—D’Aiguillon se dit de plus en plus dégoûté de sa tâche: il part pour Veretz.—Beautés de cette résidence seigneuriale.—L’amour de la retraite chez le duc d’Aiguillon et chez la marquise de Pompadour.—Vie de château.—La science économique de la duchesse.—Une histoire de chiens: Balleroy grand veneur.
Le premier grief de d’Aiguillon contre ces Bretons, alors si contents de lui, grief que l’on perçoit entre les lignes de la correspondance de Mᵐᵉ de Pompadour, ce fut la résistance opiniâtre de ses administrés aux impôts, chaque jour plus nombreux et plus lourds qu’il en réclamait, de la part d’un gouvernement prodigue, dissipateur, partant toujours besogneux.
Depuis la réunion de la Bretagne à la Couronne de France, cette province dont une administration habile et sage s’était efforcée de gagner et de conserver le cœur, jouissait de privilèges séculaires. Pour prendre un exemple, elle n’avait à payer que le minimum de taille par tête, alors que, dans d’autres pays, la capitation s’élevait au double. Mais les besoins du Trésor augmentant, les gouverneurs de Bretagne durent demander aux États des suppléments de ressources qui étaient régulièrement et catégoriquement repoussés. Il suffit de parcourir les lettres de Mᵐᵉ de Sévigné, soit aux Rochers, soit à Vitré, soit à Rennes, pour constater les luttes formidables et parfois sanglantes que soutint, à ce sujet, le duc de Chaulnes, représentant fastueux d’un roi qui n’était économe, ni du sang, ni de l’or de son peuple.
D’Aiguillon, qui devait occuper le poste et exercer les fonctions de gouverneur, avec le titre de lieutenant général de Bretagne (1ᵉʳ janvier 1762)[46] joua tout d’abord son rôle avec autant de modération que de fermeté[47]. Car si, dans le Conseil du roi, il combattait l’aggravation des charges imposées aux contribuables, il lui fallait encore combattre, pour faire accepter des États celles qu’il n’avait pu leur éviter.
Néanmoins, les Bretons ne lui en gardaient pas rigueur; et, d’autre part, son zèle avait été apprécié à la Cour, puisqu’en 1762 il avait pu obtenir, favorisé évidemment par la protection de la marquise, «ses entrées à la Chambre» et sa nomination de Gouverneur en second, le duc de Penthièvre restant toujours gouverneur titulaire de la province.
Il n’en persistait pas moins à réclamer son changement de poste; et le motif, suffisamment avouable, qu’il alléguait à l’appui de sa demande, c’était qu’il était «écrasé par les frais de représentation». Le Contrôleur général, qui s’était définitivement brouillé avec lui, malgré l’obligeante intervention de la Pompadour, disait, avec sa brusquerie ordinaire, au prince de Croÿ, candidat, en 1763, à cette succession éventuelle, qu’il doutait fort de la gêne du plaignant, attendu «que celui-ci portait tout sur ses états de dépense jusqu’à une chaise»; et le contrôleur général en concluait que le duc d’Aiguillon aspirait, au contraire, à retourner dans son gouvernement de Bretagne[48].
Il y retourna; mais de nouveaux tracas l’y attendaient. La reine avait écrit à Mᵐᵉ d’Aiguillon que son mari profitât de la tenue des États pour protester contre les arrêts du Parlement et provoquer le rappel des Jésuites; de son côté, le Dauphin, qui protégeait d’Aiguillon, insistait auprès de lui pour qu’il s’opposât à la ruine des maisons de la Société en Bretagne[49]. Et déjà le bruit courait dans la province que le commandant prenait fait et cause pour les Jésuites. D’Aiguillon, énervé, en écrivit à son oncle Saint-Florentin qui lui répondit immédiatement d’observer la plus stricte neutralité[50].