Le Parlement de Rennes avait alors, comme procureur général parmi les gens du roi, un homme d’une parfaite honnêteté mais de caractère entier, autoritaire, emporté, orgueilleux, janséniste convaincu, à l’égal de presque tous les parlementaires et prévenu jusqu’à la haine contre le duc d’Aiguillon: Caradeuc de la Chalotais. Voici, au dire d’un historien[51], l’origine d’une telle animosité. Dans sa morgue d’homme d’épée, le commandant de Bretagne s’était amusé aux dépens de la vanité du robin: il prétendait que celui-ci ou l’un de ses ascendants avait transformé, dans un tableau de famille, la toque et la toge d’un échevin en casque et en cuirasse de chevalier. La Chalotais rendit coup pour coup au mauvais plaisant qui l’avait ainsi drapé.
Il rappela malicieusement que le vainqueur de Saint-Cast s’était abrité, pendant une bonne partie de l’action (ce qui était inexact), dans un moulin, comme pour diriger de cet observatoire les opérations militaires; cette attitude lui avait inspiré une épigramme que les Mémoires de Bachaumont publièrent sous cette forme:
Couvert de farine et de gloire,
De Saint-Cast héros trop fameux,
Sois plus modeste en ta victoire;
On peut, d’un souffle dangereux,
Te les enlever toutes deux[52].
Ce fut à cette époque (1764), qu’à la suite de conférences tenues chez Mᵐᵉ de Pompadour, entre La Chalotais et Choiseul, s’organisa, s’il faut en croire Soulavie[53], une entente de ces trois personnages pour perdre le duc d’Aiguillon. Ce coup de théâtre est inexplicable et invraisemblable, surtout en ce qui concerne Mᵐᵉ de Pompadour. Quelle faute, ou plutôt quel crime avait donc commis le favori de la maîtresse du roi, pour que celle-ci cherchât à l’abaisser autant qu’elle l’avait élevé? Serait-ce qu’elle eût ajouté foi aux bruits de Cour qui faisaient du gouverneur de Bretagne l’allié de ces jésuites qu’elle avait proscrits, et surtout le confident du Dauphin de qui elle avait reçu le plus outrageant des surnoms? Toutefois, malgré le peu de créance qu’on accorde aux assertions de Soulavie[54], et bien qu’on assigne à la rivalité de Choiseul et d’Aiguillon une date postérieure, nombre d’historiens admettent l’existence de ce pacte et en considèrent la mise à exécution comme le point de départ des Affaires de Bretagne.
Ce qui est indiscutable, c’est qu’en 1765 le Parlement partit en guerre contre d’Aiguillon, l’accusant d’abus de pouvoir, de tyrannie, d’exactions, méconnaissant ainsi les ordres du Roi, feignant même de les ignorer, pour s’en tenir à la seule responsabilité du sous-gouverneur, qu’avait mise en jeu, et dans les termes les plus véhéments, le procureur général La Chalotais.
Encore aux yeux du chevalier de Fontette, grand ami de M. d’Aiguillon, La Chalotais n’est-il pas le vrai coupable, mais son intime Kerguézec, dont «les intrigues ont mis toute la province en combustion»[55].
Or, le duc qui n’entendait pas être sacrifié, comme l’avaient été certains de ses collègues dans leur lutte contre les parlements provinciaux, se défendit énergiquement et fit dissoudre les États[56]. Pendant la lutte, il avait trouvé, combattant à ses côtés, le plus infatigable et le plus dévoué des auxiliaires dans la personne de la duchesse «qui aimait son mari et qui poussait plus loin que lui le désir de tirer une vengeance éclatante de la vilaine conduite du Parlement envers lui»[57]. En raison de son origine bretonne, elle parcourait le pays pour y chercher des armes contre les adversaires de son mari. Ce fut ainsi qu’elle fit demander, de très bonne foi, à M. de Robien, l’ennemi des Caradeuc de La Chalotais (le père et le fils détenus étaient sous le coup d’un procès criminel) les preuves de culpabilité qu’il pouvait produire, au cours de l’instance, contre les accusés. Robien ne connaissait rien à leur charge: il le dit. La Noue, l’agent trop zélé de la duchesse, n’inscrivit pas moins Robien sur la liste des témoins appelés à déposer contre les La Chalotais. Or le témoin... malgré lui vint trouver, tout estomaqué, Mᵐᵉ d’Aiguillon qui le pria simplement de «ne pas se faire le chevalier de ces Messieurs». Mais le duc, à qui La Noue envoya sa fameuse liste à Bagnères où il était en traitement, se fâcha de ce qu’il appelait «une bêtise et une platitude» et refusa de s’en servir[58].
L’anecdote tendrait à démontrer la sincérité des dénégations qu’avait opposées d’Aiguillon à la déclaration du Parlement de Bretagne qui le représentait comme l’auteur de la poursuite criminelle dirigée contre La Chalotais[59].
Le duc, rentré à Paris, dans le courant de mars 1765, après la dissolution des États, avait rencontré Croÿ et lui avait annoncé l’apaisement des Bretons. Il comptait bien achever «les Grands Chemins» de la province, mais il paraissait profondément dégoûté, comme du reste presque tous ses collaborateurs[60], de la tâche ingrate à laquelle l’avait trop longtemps rivé le despotisme d’une jolie femme.
En attendant de nouvelles luttes, il allait se refaire et goûter, dans sa magnifique résidence de Veretz, les douceurs d’un repos bien mérité—si toutefois on peut donner le nom de repos à cette vie de plaisirs et de fêtes, agitée, tumultueuse, turbulente que menaient alors les grands seigneurs en leurs maisons des champs.