«... La brebis égarée, Madame la duchesse, est retrouvée, c’est-à-dire que j’ai eu, cette semaine, deux lettres de vous...
15 juillet 1795.
... J’ai tressailli de joie, Madame la duchesse, en recevant une lettre où j’ai reconnu vos caractères, où cette main si précieuse était peinte. La vivacité avec laquelle je l’ai ouverte est (illisible); mais ma surprise
a été grande en trouvant qu’elle a été écrite le 24 août de l’année passée. Vous vous y plaigniez d’un concierge barbare qui vous a privée de toute communication avec le reste du genre humain. Un nouveau surveillant vous était donné plus humain; mais, malgré cela, votre lettre du mois d’août 1794 ne m’est parvenue que dans un moment, un mois (? sans doute un an) après qu’elle a été écrite.
Cette lettre vous apprendra toute la douleur dont mon âme est pénétrée par les malheurs qui m’ont privé de vos nouvelles.
Etes-vous libre? Etes-vous enfermée entre quatre murs? Enfin, madame, si ces lignes ont le bonheur de tomber entre vos mains, au nom de Dieu, apprenez-moi quel est celui (sans doute le sort) de vos enfants. Je suis (illisible) et je touche peut-être aux derniers moments de ma vie[607]. Ne me refusez pas cette consolation: elle adoucira les peines que j’ai souffertes, elle rendra les derniers jours de ma vie heureux.»
Le signataire de ces deux lettres était le baron de Scheffer, ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères en Suède et frère du comte du même nom, ancien ambassadeur de Stockholm à Versailles. On sait la particulière affection que les d’Aiguillon et les Richelieu avaient vouée à la patrie de Gustave-Adolphe, constante alliée du cardinal. Nous avons vu l’accueil fait, précisément à Ruel, par la grosse duchesse au futur roi de Suède et la liaison très intime de son fils, le ministre, avec le comte de Creutz, successeur du baron de Scheffer. Or celui-ci avait gardé des relations d’amitié avec les d’Aiguillon, et son frère, le comte était en correspondance réglée avec eux depuis 1754[608].
La duchesse lui avait écrit, après que la chute de Robespierre et de ses partisans eût rendu aux prisonniers une liberté relative, en attendant que la porte de leurs cachots s’ouvrît toute grande devant leur impatience et celle de leurs amis. Mᵐᵉ d’Aiguillon avait cherché un peu partout, comme ses compagnons de captivité, réconfort, consolation, espérance, le souffle de la Terreur ayant balayé dans toutes les directions, quand il ne les avait pas anéantis, les membres de cette société polie et raffinée dont le premier crime était son blason.