La situation de fortune de sa correspondante préoccupe beaucoup Scheffer. Il compte bien que les hommes du gouvernement lui rendront ses biens séquestrés: «Je l’attends de leur équité pour chanter de loin leurs louanges». «... Je vois que vous avez trouvé quelque ressource pécuniaire, et j’en suis très aise; mais que cela ne soit que par l’ouvrage de vos mains, cela fait toujours mon étonnement et ma peine. Je reçois des détails fort intéressants sur votre genre de vie, sur la société que vous recevez...» Les prisonniers s’étaient créé, sous les verrous, des relations qu’ils conservèrent après leur mise en liberté: «Si vous n’avez pas tiré quelque autre parti de votre captivité, écrit Scheffer, c’est de vous avoir attaché quelques personnes qui peuvent vous tenir compagnie».

Tous les siens n’étaient pas partis pour l’émigration ou quelques-uns en étaient revenus: «Je vous félicite de recevoir chez vous Madame votre belle-fille et votre Armand[610]. Il doit être bien grandi, depuis qu’il était à demeure chez vous».

Mais voici l’avril. Mᵐᵉ d’Aiguillon doit tenir son ami au courant de ses travaux, et lui de répondre: «Vous êtes en pleine occupation pour faire labourer et semer vos champs et planter dans votre garenne». (7 avril 1796.)

Puis, c’est une publication qui fait grand bruit et dont la lecture a certainement intéressé la duchesse: «Je viens de lire les Mémoires du maréchal de Richelieu. Louis XV est assez malmené. Je lui sais (à l’auteur) pourtant gré d’avoir parlé fort avantageusement de M. le duc d’Aiguillon. M. le duc de Choiseul n’y est rien moins que ménagé[611]

L’horizon est moins sombre; et l’apparence de sécurité que le gouvernement du Directoire, cependant si faible et si divisé, offre au pays, a rendu à Mᵐᵉ d’Aiguillon un semblant de belle humeur: elle a retrouvé la rondeur et la bonhomie de la fermière d’autrefois; et le baron lui réplique sur le même ton:

«Votre lettre m’a fait grand plaisir par le détail qu’elle contient de la société dont vous jouissez à présent, qui, quoique diminuée à raison de ce qu’elle était auparavant, doit être fort bonne puisqu’elle vous convient ainsi. Je vous en fais mon compliment, de même qu’aux petits cochons de lait qui viennent de vous naître. C’est un bon produit de votre basse-cour. Vous avez des boutons à vos arbres fruitiers (lettre du 21 avril)... Je vous fais mille remercîments de votre lettre qui m’apprend les malheurs arrivés dans votre basse-cour. Je vous ai fait part de la mort d’une belle vache; mais ce n’est qu’entre nous que nous pouvons nous confier de pareils chagrins; les gens de la ville se moqueraient de nous.» (Lettre du 28 avril.)

Une lettre, datée du 5 mai 1796, nous apprend une particularité, tout à fait inattendue, sur le domaine de Veretz. La duchesse avait annoncé à Scheffer la mort de son homme d’affaires en Touraine, mort qui ne lui avait pas laissé de profonds regrets; et le baron l’avait «félicitée» de l’avoir «perdu». Puis il ajoutait: «C’est quelque chose d’avoir pu disposer des meubles qui étaient à Veretz[612]; mais cette terre vous appartient en propre». Elle venait cependant du père de M. d’Aiguillon. Le fils l’avait-il reconnue, comme douaire, à sa mère?[613] En tout cas, Scheffer argumentait sur ces prémisses: «Pourquoi ne la voulez-vous pas? Vous n’êtes ni émigrée, ni vous n’avez jamais rien fait contre la République et la Constitution. Avec la permission de votre gouvernement, je trouve que cela n’est pas juste. Si l’administration, jadis violente et tyrannique, l’a mise en séquestre, c’est à un gouvernement juste et sage d’y remédier».

Notre octogénaire a, par moments, des velléités d’optimisme; il est vrai qu’il rend ainsi, et par voie détournée, un délicat hommage à la bonté, bien connue, de son amie: «Votre domestique est aujourd’hui peu nombreux; quelquefois on n’en est que mieux servi. Et comme vos gens vous ont été toujours fort attachés, je compte que vous ne regretterez rien».

Mais le dévouement de la domesticité ne pouvant prévaloir contre la maladie, Mᵐᵉ d’Aiguillon s’était plainte de ce que «ses chevaux étant sur la paille, elle était obligée d’aller à Paris dans sa charrette». Et ce brave Scheffer de déplorer l’aventure: «Je voudrais du moins vous savoir hors de cette charrette, lorsque vous allez de Ruel à Paris et dans une bonne berline où l’on est moins secoué».

Les intérêts de la duchesse nécessitaient alors sa présence à la ville: elle devait assister à la levée des scellés apposés dans l’hôtel d’Aiguillon (lettre du 3 juin).