Elle avait en conséquence élu domicile chez sa vieille amie Mᵐᵉ de Laigle, qui était frappée de paralysie; elle craignait des rechutes. Et le bon Scheffer, quoique comprenant ces appréhensions, se défendait de croire à l’imminence d’une fin prochaine pour une personne dont il ne cessait de réclamer des nouvelles dans chacune de ses lettres, car il avait vu des paralytiques «vivre encore longtemps même avec la bouche de travers».
Le frère de l’ancien ambassadeur de Suède aborde des sujets d’ordre moins intime. Il annonce l’arrivée prochaine, comme envoyé de la République, «du fameux Pichegru[614], qui a conquis la Flandre et la Hollande: on le loue pour ses qualités morales». Et, tout en félicitant «Madame la duchesse de sa correspondance bien rentrée dans son train ordinaire»—elle devait être en effet fort irrégulière—il traite une question intéressant au plus haut point la veuve de l’ancien ministre et dont elle avait déjà entretenu son correspondant:
«Je n’ai point vu les Mémoires du duc d’Aiguillon et du comte de Maurepas[615], bien que je lirais avec le plus vif intérêt tout ce qui regarde des personnes si illustres et avec qui j’ai été lié à Paris; mais je voudrais alors voir la vérité et non un fatras d’anecdotes, vraies ou fausses, mais à qui on donne une tournure odieuse et (illisible) vers le but de l’objet que les auteurs se proposent.
Les Mémoires de Richelieu sont venus dans ce pays. C’est un ouvrage de deux gros volumes mais qui ne sont pas proprement la vie du maréchal. L’objet principal a été de dire tout le mal possible de Louis XV, de la reine et de la Cour. J’ai vu avec plaisir que vous n’étiez pas nommée; apparemment qu’il n’a pas pu dire de mal de vous. Et votre mari, quoique nommé, n’y est pas aussi barbouillé que d’autres; il n’est pas sans avoir eu quelque coup de patte.» (Lettre du 9 juin 1796.)
Quand il pense à ses amies de Paris, avec lesquelles il a tant de confidences à échanger «sur le bon vieux temps passé», l’honnête diplomate se rassure et s’inquiète tour à tour, suivant les nouvelles qu’il reçoit de la duchesse, ou qu’il lit dans la «Gazette». Mᵐᵉ d’Aiguillon l’«instruit des carrés(?)» qu’elle se propose d’établir dans sa propriété, et de la «situation de son économie de Ruel qui assurément va mieux que la sienne à Ek, où il est entouré d’un grand lac». (Lettre du 23 juin). Il est tout à fait tranquille, maintenant que ce travail est «achevé sans accident ni événement fâcheux». Mais le voici dans des transes nouvelles, depuis qu’il sait par la gazette «qu’une femme près de Paris a été attaquée dans sa maison». (Lettre du 30.)
Evidemment les environs de la grande ville sont infestés de rôdeurs; c’est une maladie endémique dont a souffert de tout temps la banlieue suburbaine. Mais la duchesse n’est pas femme à s’effrayer: qu’a-t-elle à craindre? écrit-elle; il n’y a rien à prendre chez une fermière; on ne peut pas tondre un œuf. «Ce mépris du danger» fait de la peine à Scheffer. Il est toutefois d’autres rapines dont se préoccuperait davantage «la fermière». Nous l’apprenons par son correspondant: «J’avais espéré qu’on vous rendrait justice sur vos justes prétentions; mais je vois que vous êtes à la veille d’être inquiétée sur la garenne de Ruel que vous possédez à si juste titre.» L’ami de la France s’affirme dans ces petites phrases: «Je vous félicite du succès de vos armées en Italie[616]. Si cela continue, on va vous gorger d’argent... Votre ambassadeur Lehoc a été fort regretté[617]».
Puis le digne gentilhomme fait un retour sur lui-même et termine sa lettre par un mot charmant:
«Dans quinze jours, j’entre dans ma quatre-vingtième année; ma main est bien tremblante, mais mon cœur est toujours le même pour vous.» (Lettre du 21 juillet.)
Cette noble affection s’affirme plus encore, à la réception d’une lettre où Mᵐᵉ d’Aiguillon se désole de la situation de Mᵐᵉ de Laigle qui empire chaque jour: «Que ne puis-je être auprès de vous pour vous sauver de vous-même, pour vous prouver qu’il existe un ami tendre et fidèle; mais cette consolation m’est refusée et j’en suis au désespoir». (Lettre du 28 juillet.)
Mᵐᵉ de Laigle s’était rétablie de sa crise; mais les intérêts de la duchesse se trouvaient de jour en jour plus compromis. Et Mᵐᵉ d’Aiguillon, qui avait reporté toute sa tendresse maternelle sur l’enfant de son fils, dont elle n’était pas séparée, pressentait dans un avenir prochain une spoliation qui l’eût ruinée infailliblement. Scheffer s’indigne: