«Mais, s’écrie-t-il, votre petit-fils n’est pas sorti de France et on le dépouille de ses biens! Vous n’avez jamais eu de part aux (illisible) de ceux dont on est mécontent. Vous ne l’avez pas fait; et cependant on vous punit! C’est inouï!» (Lettre du 2 août.)

Dans celle du 11 août, l’ancien diplomate revient sur un sujet dont s’occupe volontiers la grande dame:

«Vous me parlez des mémoires d’Aiguillon, de Richelieu, de Maurepas et vous les regardez tous comme apocryphes[618].

«Je suis assez de votre avis, surtout n’ayant point vu les deux premiers et ne sachant s’ils existent. Quant à ceux du maréchal, comme il est uniquement en vue de favoriser le gouvernement révolutionnaire chez vous, il est assez naturel qu’on veuille se servir de noms aussi connus pour remplir ce but. L’auteur des Mémoires ne dit pas qu’ils soient écrits sous sa dictée ou par lui-même; mais il peut avoir du maréchal un amas immense de lettres, des annotations, des notes, sur lesquels il a composé son livre. Ce livre se fait lire avidement; et bien des gens y croient comme à l’Evangile.»

Ce fut la dernière lettre de son vieil ami que put lire, si elle la lut, la duchesse d’Aiguillon. Elle lui était adressée le 11 août 1796; et la grande dame, devenue fermière, mourait, dans son exploitation de Ruel, le 15 septembre suivant[619], d’une maladie de langueur causée par ses douleurs et ses deuils.

Par une cruelle ironie du sort, Scheffer lui écrivait dans cette même lettre:

«Votre lettre, madame la duchesse, du 13 du passé (juillet) m’est bien arrivée. Vous m’apprenez que votre amie est hors d’affaire, mais que les craintes pour l’avenir vous restent. Dans la joie de mon âme, je me réjouis de savoir qu’elle vous reste encore. Vous êtes trop nécessaires l’une à l’autre pour jamais vous séparer et si mes vœux pour vous sont exaucés, vous irez au moins aussi loin que Mᵐᵉ votre tante, Mᵐᵉ de Maurepas. Dieu veuille seulement que les temps puissent changer pour vous et que je vous sache plus heureuse que vous n’êtes actuellement!»

Mᵐᵉ de Laigle avait-elle survécu à son amie?

Ainsi disparaissait dans l’obscurité, dans la solitude, dans l’abandon et presque dans la misère, une femme qui avait été jadis si entourée, si fêtée, si courtisée, une des premières à la première cour du monde. Elle avait habité de superbes palais, s’était assise à la table des rois et avait présidé aux fêtes les plus somptueuses. Mais, au milieu du luxe et des grandeurs, elle était restée simple, vraie et bienveillante. Dans l’incessant conflit entre les passions les plus viles et les intrigues les plus basses, elle avait conservé sa franchise, sa droiture, sa loyauté. Car elle n’était ni vaine, ni ambitieuse. Elle n’avait dans le cœur d’autre sentiment que celui de la famille, d’autre amour que celui de son mari, d’autre idéal que l’honneur du nom. Aussi, frappée dans toutes ses tendresses et dans toutes ses affections, passa-t-elle sa vie à souffrir. Mais la douleur n’eut jamais raison de son énergie. L’adversité fortifia son âme au lieu de l’abattre. Elle ne fut jamais si grande, ni d’humeur si égale que lorsqu’elle fut le jouet de la tempête. Elle fut tour à tour victime des manœuvres perfides de ses pairs et de l’aveugle violence du populaire. Septuagénaire, elle se résigna, sans récriminations, mais au contraire le sourire sur ses lèvres, à n’être plus qu’une simple fermière; mais, dans un temps où des seigneurs de l’ancienne cour se cachaient sous une défroque jacobine, elle signait fièrement Plélo d’Aiguillon: les noms du héros que fut son père et de l’admirable femme qu’était sa mère, associés à celui du prêtre génial qui, le siècle précédent, avait assuré l’unité de la France.

La grande famille[620] à qui sont revenues d’aussi glorieuses traditions, perpétuées par le trésor de magnifiques archives, ne pouvait recueillir de plus noble héritage[621].