La vente de la cave, en 1793, qui présentait à peu près la même composition de vins qu’en 1782, ne comporte pas des renseignements moins instructifs. Ce sont les vins de liqueur qui ont toutes les préférences: Malvoisie, Chypre, Xérès, Malaga, Rancio, les muscats du pays (crus Galibert et Reignac situés à la Croix-Blanche, près d’Agen). Certains furent vendus jusqu’à 6 livres la bouteille. Pas de Bourgogne, ni de Champagne. Les Margaux, Saint-Emilion et Barsac sont achetés 1 livre 16 sous, à peine quelques sous de plus que les vins de Cahors et d’Aiguillon.

Le château n’était pas terminé au moment de la Révolution; mais M. Tholin estime, à juste raison, que le corps de logis principal devait être très vaste et complètement meublé, en raison des réceptions qu’y donnaient les châtelains et des hôtes qui venaient y villégiaturer. M. Tholin ajoute que les invitations furent très nombreuses dans le principe et qu’elles furent «acceptées avec reconnaissance», mais bientôt les visites se firent plus rares: la noblesse agenaise était pauvre et le duc d’Aiguillon trop hautain. C’était, en effet, un de ses péchés mignons; mais nous avons vu, d’après la correspondance, qu’il y avait toujours foule au château et même dans la salle de spectacle.

De celle-ci, qui existe encore, mais qui a reçu une autre appropriation, M. Tholin nous donne une description assez précise. C’était une aile du château consacrée à cette destination (nous savons qu’elle avait été construite à cet effet par les d’Aiguillon). Cette salle contenait, outre la scène et un amphithéâtre pour les spectateurs, un chauffoir pour les dames et deux foyers isolés par des portes matelassées. Deux portes, qui subsistent, devaient ouvrir, l’une sur l’escalier du château, l’autre sur la rue. La salle était éclairée par des lustres de cristal, et entourée de loges garnies d’accoudoirs, de banquettes rembourrées et d’autres plus simples. C’est aujourd’hui l’Hôtel du Tapis Vert.

Les décors, les costumes et la bibliothèque du théâtre ne furent pas vendus. Isabeau, le conventionnel en mission, le même qui distribuait aux acteurs de la région les ornements d’église pour s’en faire des costumes, mit, le 16 octobre 1794, à la disposition du Comité dramatique d’Agen le mobilier théâtral du château. Le 19, le Directoire de Tonneins en fit dresser l’inventaire par la municipalité d’Aiguillon.

Les décors servirent quelque temps aux représentations données par le Comité dramatique; mais, en 1797, certains de ses membres se refusant à prendre la responsabilité de la conservation de ces décors, la municipalité agenoise en référa au ministre de l’intérieur.

Celui-ci, d’autre part, avait reçu des citoyens Garnier et Cressant, artistes du théâtre de Montauban, une requête pour l’obtention de ces mêmes décors. Le ministre des finances, avisé, le 26 pluviôse an VI, par son collègue de l’intérieur, lui répondit, le 29, qu’il en avait écrit au département de Lot-et-Garonne. D’Aiguillon sollicitait alors sa radiation de la liste des émigrés: si le Directoire exécutif rejetait la demande, disait le ministre des finances, on pourrait mettre toiles et décors à la disposition des comédiens montalbanais.

Les démarches de d’Aiguillon ne durent pas être accueillies favorablement, car la ville d’Agen fut autorisée à prendre possession du mobilier théâtral du château, sur l’évaluation qui en avait été faite à 478 livres 10 sous, le 10 avril 1798, par le commissaire délégué J. Raymond.

La description des costumes et accessoires comprend trois grandes pages de l’inventaire, pêle-mêle pittoresque de robes de soie de toutes couleurs, corsets «variés», manteaux brodés, culottes à la musulmane, toges romaines, habits espagnols, chapeaux de Scapin, cuirasses, brassières, peau d’ours... Le répertoire, dont la correspondance de Mᵐᵉ d’Aiguillon indique différentes pièces, appelait évidemment cette variété de costumes.

Parmi les accessoires, nous voyons une «machine pour le tonnerre» et «un tableau avec son chevalet» pour le Tableau parlant de la Comédie-Italienne.

Certes tous ces chiffons et ces fanfreluches, ces oripeaux et ce clinquant, qu’avait déjà dû disperser et ternir l’âpre bise de la tourmente révolutionnaire,—ludibria ventis—ne sont plus aujourd’hui que de vains souvenirs. Mais il reste, de ce même théâtre d’Aiguillon, d’impérissables monuments, actuellement à l’Hôtel de Ville d’Agen, 400 volumes in-folio d’œuvres musicales que le duc avait collectionnées. Ils sont aux armes d’Aiguillon, et plusieurs portent l’ex-libris des grands bibliophiles du XVIIIᵉ siècle, Bonnier de la Mosson, chevalier de Polignac, Rouillé, Du Tillet, marquis de la Chétardie, etc. Il en est qui contiennent des curiosités comme la mise en scène du ballet des Turcs dans le Bourgeois gentilhomme, ou des pièces inédites, telles les Cantatilles de Barthélemy sur le Siège de Saint-Malo et la Bataille de Saint-Cast.